Centrafrique : Une intervention désintéressée, vraiment ?

En moins d’un an, la France sera donc intervenue à deux reprises sur le continent africain. Tourner la page de la Françafrique ne semble pas si simple, surtout quand l’économique rejoint l’humanitaire.

Camille Selosse  et  Véronique Descloitres  • 19 décembre 2013 abonné·es

Hasard de calendrier ? Tandis qu’à l’Élysée se tenait le sommet pour la sécurité et la paix en Afrique, réunissant une quarantaine de chefs d’État africains, Paris annonçait le début de l’intervention en Centrafrique, et ce moins d’un an après l’opération au Mali. Il n’en fallait pas plus pour que le spectre de la Françafrique ressurgisse. Pourtant, François Hollande l’avait martelé pendant sa campagne et réaffirmé une fois au pouvoir : « Lui président », la Françafrique appartiendrait au passé. Mais bâtir une nouvelle politique africaine n’est pas chose aisée. Les bonnes intentions se sont rapidement heurtées aux intérêts économiques. Pas question de délaisser ce continent qui va gagner en importance dans les décennies à venir. Rester en Afrique, donc, mais avec quelle stratégie ? Le 29 octobre, un rapport sénatorial de 520 pages a été publié sous le titre « L’Afrique est notre avenir ». Et Hubert Védrine a remis à Bercy, début décembre, un document contenant « 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la France ». On relève notamment que l’ancien ministre des Affaires étrangères plaide pour une « économie responsable et l’engagement sociétal des entreprises ». Ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il plaide aussi pour une réduction du coût « des primes de risques appliquées à l’Afrique ». Ce qui, implicitement, va de pair avec une obligation de garantir la stabilité dans les zones d’implantation des entreprises françaises.

Certes, ces interventions ne sont pas toujours guidées par des intérêts mercantiles immédiats. Dans un entretien accordé à RFI, France 24 et TV5 Monde, François Hollande insistait récemment sur l’absence d’arrière-pensées : « Quand nous intervenons en Centrafrique, un des pays les plus pauvres du monde, ce n’est pas pour aller mettre la main sur ses mines, c’est bien parce que nous avons une conscience. Et les Français doivent être fiers, fiers de pouvoir justement intervenir là où nous n’avons pas d’intérêts, simplement de sauver des vies. »

Mais il ne faut pas s’y tromper : si l’argument utilisé est celui de la défense des populations, intervenir militairement en Afrique est en quelque sorte le prix à payer pour que la France continue de s’affirmer comme un acteur influent. Et c’est la condition pour y préserver, voire y renforcer, ses intérêts économiques. Si le pays n’est plus une aussi grande puissance que pendant les Trente Glorieuses, l’héritage colonial ou postcolonial est toujours là. C’est en raison de la présence de bases militaires, qui n’ont évidemment jamais été démantelées, que la France peut jouer les gendarmes sur le sol africain. Faute de peser par son seul poids économique, comme d’autres puissances, elle exploite une position qui reste son atout majeur. Son crédit, dans tous les sens du mot, repose donc sur sa capacité à être facteur d’ordre et de stabilité dans la zone qui était celle de l’empire colonial. On peut donc se demander non seulement si la France a la possibilité de rompre avec la Françafrique, mais surtout si ses dirigeants actuels en ont la volonté. Il s’agit de protéger ses intérêts et ses ressortissants (ce qui revient au même) là où elle intervient militairement, mais aussi de sécuriser les pouvoirs en place ailleurs en délivrant un message clair : vous pouvez compter sur Paris. Et lorsque ce message est destiné à rassurer quelques potentats brutaux et corrompus, on est en pleine Françafrique. Par ses interventions, la France s’inscrit aussi dans la géopolitique internationale. Depuis le fiasco de leur intervention en Somalie en 1992, les Américains, traumatisés, refusent d’envoyer des soldats sur le continent. À cela vient s’ajouter le basculement opéré par Obama vers la zone Pacifique. Les États-Unis insistent depuis quelques années sur le « partage du fardeau » dans les relations internationales, refusant d’être les seuls gendarmes de la planète. La France a donc la « charge » de l’Afrique. Quant à l’Europe, sa politique extérieure est plus qu’embryonnaire, ce qui ne lui permet pas d’être un soutien réel sur le terrain. Paris ne peut donc échapper à son histoire.

Mais ce n’est pas qu’un legs du passé. Si la présence des entreprises françaises en Afrique semble marginale par rapport à l’activité des pays émergents sur le continent, elle reste importante. Selon la ministre française du Commerce extérieur, Nicole Bricq, la part de marché de la France « a été divisée par deux en vingt ans, passant de 31 % à 13 % en Côte d’Ivoire ou de 36 % à 14 % au Cameroun ». En Centrafrique, les échanges commerciaux avec la France n’atteignent que 52 millions d’euros. Pendant ce temps, les investissements de l’Inde, de la Turquie, de la Malaisie et de la Chine augmentent de façon spectaculaire : ainsi, sur les 92 millions d’euros nécessaires à la construction de l’aéroport de Bangui, 75 millions ont été versés par une banque chinoise. Néanmoins, le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) recense encore un millier d’entreprises françaises sur le continent : Bouygues, Bolloré, Télécom, la CFAO, Eramet, Lafarge, Total, Vinci, Veolia, BNP Paribas, Société Générale, Natixis, Areva, Alcatel, Accor, GDF, Michelin, Alsthom, Air France, Castel ou Rougier, pour n’en citer que quelques-unes. Ce qui représente quelque 80 000 personnes sur tout le continent et un chiffre d’affaires de 40 milliards d’euros. La compagnie pétrolière Total tire 31 % de sa production du continent africain entre l’Algérie, l’Angola, le Gabon et le Nigeria. Elle possède aussi 25 % de la Société ivoirienne de raffinage. Bouygues est actionnaire de la Compagnie ivoirienne d’électricité et de la Société des eaux de Côte d’Ivoire. La branche africaine de Bolloré dispose de 250 filiales et de 25 000 collaborateurs dans 55 pays, dont 45 sont en Afrique. Ce leader du transport maritime et ferré possède des plateformes en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Ghana, au Nigeria, au Gabon, au Congo, au Bénin, au Togo, au Tchad, au Soudan et en Libye. Depuis 1996, Bolloré possède la concession des terminaux du port fluvial de Bangui, point stratégique reliant tous les corridors aériens, maritimes et terrestres déjà acquis dans les pays voisins de la Centrafrique. Preuve que, pour être humanitaire, l’intervention française dans ce pays n’en est pas moins très intéressée. Consciente de ses intérêts économiques, actuels et futurs, la France doit donc se replacer dans la course pour la nouvelle ruée vers l’Afrique, qui présente en moyenne une croissance de 5 % par an et une augmentation des investissements directs étrangers de 10 % en 2013. Le ministre français de l’Économie et des Finances, Pierre Moscovici, a déclaré lors du Sommet à l’Élysée que  « la France [avait] besoin de l’Afrique et de sa croissance pour créer des emplois » .

Malgré la misère et ses zones d’instabilité, l’Afrique est aujourd’hui un enjeu et un objet de convoitise. Elle est le deuxième marché de téléphonie avec 735 millions d’utilisateurs. Elle possède 8 % des réserves de pétrole, 40 % du potentiel hydroélectrique, 50 % des mines d’or, 90 % du cobalt, 50 % des phosphates, 40 % du platine, du coton, du cuivre et du bois avec la forêt congolaise. Classée parmi les pays les plus pauvres de la planète, la République centrafricaine possède tout de même 3 millions d’hectares de forêts exploitables, des mines d’or et de diamants, de mercure, d’uranium et de fer. Assez pour relativiser le discours sur l’absence d’intérêts économiques de la France dans ce pays. Et assez pour redouter les conséquences, pas uniquement humaines, d’une guerre civile. Pour preuve, le site Internet du ministère des Affaires étrangères précise que « les pillages consécutifs à la prise de Bangui par les rebelles, le 24 mars dernier, ont fortement perturbé l’activité des entreprises françaises ». Ainsi, Areva avait dû suspendre son projet d’exploitation d’uranium en raison de l’insécurité ambiante dans le pays.

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