Le pardon sélectif de l’Angleterre à Turing

Christine Tréguier  • 8 janvier 2014
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Le pardon sélectif de l’Angleterre à Turing


Le 24 décembre, une bien étrange missive a fait le tour du Net. Rédigée en anglais et adressée «   à tous ceux à qui les présentes peuvent parvenir ou qu’icelles puissent de quelque manière concerner  » (en anglais « to all to whom these Presents shall come or whom the same may in anyway concern » ), cette lettre, signée de la main d’Élizabeth II, accorde la grâce de la reine à Alan Mathison Turing (1912-1954).

Ce brillant mathématicien, connu pour avoir brisé le code Enigma qui cryptait les communications des sous-marins allemands, a été condamné en 1952 pour « actes indécents graves », accusation usuelle pour poursuivre les relations sexuelles consentantes entre deux hommes. La sentence avait été commuée en peine de probation, Turing ayant accepté de se soumettre douze mois durant à la camisole hormonale à l’infirmerie royale de Manchester. Puis il s’était suicidé, le 7 juin 1954, en mangeant une pomme empoisonnée, comme Blanche-Neige, dont il était, dit-on, un admirateur fervent.

Tout faux ?

Le pardon est ainsi formulé : «   Sachez maintenant que Nous, prenant en compte les circonstances qui nous ont été humblement présentées, avons le plaisir d’accorder notre Grâce et notre Miséricorde au dénommé Alan Mathison Turing, et de lui donner à titre posthume notre Pardon sans condition et dans le respect de ses convictions. Et de pardonner et de l’absoudre de la condamnation prononcée contre lui. »

« L’Angleterre a tout faux ! » , s’indigne Ally Fogg dans The Guardian le jour même. Et pour cause. Alan Turing méritait mieux que grâce et pardon tardifs. Enfant notoirement surdoué, il aurait appris à lire seul en trois semaines, mais était également un sportif hors-norme. Son apport à la société va bien au-delà d’Enigma.

Avant même que les ordinateurs existent, cherchant à trouver une méthode « effectivement calculable » pour décider si une proposition est démontrable ou non, il a conçu la « machine de Turing » : une sorte de programme capable de simuler et d’accomplir les tâches de n’importe quelle autre machine de Turing, mais pas de dire si et quand elle va s’arrêter. Il a mis au point le fameux « test de Turing », qui met en relation verbale un humain avec soit une machine (son « programme »), soit un autre être humain. Si l’homme qui converse en aveugle ne peut dire si son interlocuteur est ou non une machine, alors le programme est réputé avoir passé avec succès le test d’intelligence artificielle.

Il a également inventé de nombreux concepts de programmation radicalement nouveaux à l’époque, dont celui d’algorithme et de calculabilité. Ses derniers travaux ont porté sur des modèles de morphogenèse du vivant devant donner naissance à des « structures de Turing ».

«On le gracie parce qu’il est un homme exceptionnel»

De nombreux scientifiques, dont Stephen Hawking, et plus récemment des parlementaires, le ministre de la Justice anglais et 37 000 signataires d’une pétition, demandaient l’annulation de sa condamnation. Il aura fallu soixante et un ans pour que la Couronne se décide à « pardonner » sa différence sexuelle à ce génie qui a accéléré le déclin d’Hitler et évité à son pays d’être asservi.

Mais à quoi rime de gracier quelqu’un sans aller jusqu’à annuler la décision de justice ? Sans dire son innocence et celle de tous les condamnés comme lui jusqu’en 1968. Comme le souligne The Guardian , on le gracie parce qu’il est un homme exceptionnel, pas parce qu’il n’a rien fait de mal. Pas parce qu’on admet que c’est la loi qui avait tout faux.

«   Que le mal était d’en user contre lui, contre Oscar Wilde et contre quelque 75 000 hommes, scénaristes, scientifiques, bidasses, plombiers ou employés de bureau. Que tous ces hommes ont été injustement persécutés. Distinguer Turing, c’est dire que ces hommes méritent moins de justice parce qu’ils étaient moins exceptionnels. Et ça, ça ne peut être juste.   »

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