Fifi et Zaza sont dans un bateau…

Christine Tréguier  • 12 février 2014
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Fifi et Zaza sont dans un bateau…

Branle-bas de combat dans le bateau de la Cnil ! 2014 est l’année du renouveau du collège de la presque quadragénaire Commission nationale de l’informatique et des libertés. Onze de ses 17 membres ont été renouvelés, il y a eu 9 nominations et 8 nouveaux entrants.

Parmi ceux-ci, quelques personnalités remarquées : Nicolas Colin (ingénieur télécoms et énarque, auteur d’un rapport sur la fiscalité du numérique) et François Pellegrini (professeur à l’université de Bordeaux, chercheur au Laboratoire bordelais de recherche en informatique – LaBRI – et apôtre éclairé du Libre). Ou encore Joëlle Farchy (professeure et chercheuse en sciences de l’information et de la communication à la Sorbonne), Maurice Ronai (chercheur à l’EHESS, ex-délégué national du Parti socialiste pour les technologies de l’information) et Philippe Lemoine (PDG de LaSer/Groupe Lafayette, libéral multi-casquettes hyperactif qui fait ainsi son retour audit collège de la Cnil).

Illustration - Fifi et Zaza sont dans un bateau… - LIONEL BONAVENTURE / AFP

Les dix-sept se sont ensuite réunis, le 4 février, afin d’élire leurs président et vice-présidents. La bataille a été rude entre la présidente sortante, Isabelle Falque-Pierrotin (conseillère d’État, alias Zaza) et l’autodéclaré « entrepreneur atypique » , Philippe Lemoine (alias Fifi). L’homme des Galeries Lafayette a fait fort pour torpiller sa concurrente. Il a, par exemple, cosigné une fort belle tribune dans le Monde dès le 20 octobre 2013, avec Philippe Boucher (conseiller d’État honoraire et auteur en 1974 du fameux article « Safari ou la chasse aux Français ») et le vénérable Louis Joinet (expert auprès du Comité des droits de l’homme de l’ONU et fondateur du Syndicat de la magistrature). Ils y rappellent le débat lancé au sujet du projet de fichier Safari et comparent la France d’alors et celle qui reste «   sans réaction, muette face au scandale que constitue le système Prism d’espionnage des transactions internet par les agences américaines (et européennes)   » .

Fifi avait alors 25 ans et la fleur au fusil. Depuis il a pris de l’âge, du galon, a troqué le fusil pour un lance-missiles télécommandé et est devenu grand timonier des Galeries Laf’. Dans un livre paru en 2007, la Nouvelle Origine, il se rêve pourtant héritier de l’instinct révolutionnaire français, de Mai-68 et de ses résurgences contemporaines. Il convoque les esprits de Foucault, Deleuze et Guattari, Luc Ferry et Alain Renaut, ou encore d’Alan Turing. Pas moins ! Et remet en cause un droit d’auteur qui freine la culture et l’innovation. Son discours pourrait apparaître gauchiste, voire libertaire, s’il n’était l’archétype de l’orthodoxie néolibérale. À une erreur près… Lemoine se dit en faveur des brevets sur l’innovation pour les start-up, alors que les libéraux les ont condamnés depuis la fin des années 1950, parce que nuisibles à l’innovation justement.

Dernier « scud » dégainé par l’aspirant président, sa nomination par trois ministres (Moscovici, Montebourg et Pellerin) de « général » en charge d’une mission sur la transformation numérique de notre économie. A priori non compatible avec la présidence de la Cnil. Peut-être un lot de consolation anticipé…Isabelle a finalement coiffé Philippe au poteau d’une petite voix d’avance (merci les nouveaux entrants), escortée de deux vice-présidents : Marie-France Mazars (conseillère honoraire à la Cour de cassation) et Éric Peres (membre du Conseil économique, social et environnemental). Charge à eux, durant les deux ans de leur nouveau mandat, de ne pas décevoir et de répondre aux nombreuses attentes des Libristes, des défenseurs des libertés et des Français en général. Car, quoi qu’en disent les commentateurs, ceux-ci souhaitent en finir avec les écoutes en tous genres et les marchands spécialisés dans le pompage très haut débit des données personnelles.

Le résumé des tâches qu’ils auront à accomplir a été assez précisément compilé par l’Observatoire des libertés et du numérique (OLN). En tout premier lieu : «   Agir pour retrouver les pouvoirs de contrôle de la Cnil sur les projets de l’État qui concernent notamment la sûreté, la défense et la sécurité publique.   » Autrement dit, revenir à l’obligation pour l’État d’obtenir l’avis préalable et conforme de l’autorité indépendante qui était de droit avant la modification de la loi en 2004 ( thanks to Alex Turk). Et puis, citons en vrac, déployer «   des solutions de chiffrement décentralisées basées sur du logiciel libre   » , organiser une vraie participation de la société civile et la «   mise en œuvre rapide des décisions de la Cour européenne des droits de l’homme   » , empêcher l’exportation des systèmes de sniffage liberticide de données, «   s’impliquer avec audace **** dans les réformes des textes européens ou de portée mondiale   » en s’appuyant sur les pouvoirs que lui confère la loi.Conclusion provisoire : Fifi, l’entrepreneur trop entreprenant, est tombé à l’eau. Zaza est à la tête du bateau, mais la tempête fait rage…

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