La Crimée passe à l’Est sous la surveillance des troupes russes

Le référendum précipité organisé dimanche en Crimée a approuvé à 95,5 % le rattachement de la presqu’île à la Russie. Un résultat sans surprise. Explications.

Claude-Marie Vadrot  • 16 mars 2014
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La Crimée passe à l’Est sous la surveillance des troupes russes
© Cet article a été préparé avec l’aide d’un correspondant russophone de *Politis* présent en Crimée depuis trois semaines.
*Photos: DIMITAR DILKOFF / AFP*

Sous la surveillance étroite de 25 000 à 30 000 soldats russes et de 2 000 Cosaques venus comme supplétifs de Russie, le scrutin organisé à la hâte en Crimée a donné un résultat prévisible : le rattachement de la presqu’île à la Fédération de Russie a été adopté par 95,5 % votants, sous le contrôle d’observateurs venus de Russie, de Biélorussie et du Kazakhstan, fidèles alliés de Vladimir Poutine depuis des années. Les observateurs délégués par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) sont interdits de séjour depuis trois semaines. Les habitants de Crimée ont donc voté ce dimanche sous la protection de nombreux blindés qui ne provenaient pas de la base russe de Sébastopol, mais bien de l’intérieur de la Russie comme l’expliquaient les militaires présents à bord. La Russie a clairement, depuis une dizaine de jours, anticipé, voire organisé, la réponse des habitants en prenant possession des 26 000 kilomètres carrés de la Crimée qui fait partie de l’Ukraine depuis 1954. Décision qui avait été ratifiée à la majorité de ses habitants lors de la disparition de l’Union Soviétique et de la proclamation de l’indépendance ukrainienne en 1991.

Pressions multiples

Qu’ils soient ou non d’accord avec le rattachement à la Russie, les 1,5 million d’électeurs ukrainiens de Crimée n’ont pas eu le choix, les militaires russes notant soigneusement les noms de ceux qui venaient voter. Au besoin, les soldats ou les milices pro-russes sont venus chercher les récalcitrants à leur domicile, notamment les jeunes peu enthousiastes, pour les accompagner jusqu’aux bureaux de vote. De plus, le scrutin ayant été organisé en quelques jours, la possession d’une carte électorale n’était pas nécessaire, ce qui autorisait certains, comme ce fut constaté à maintes reprises, d’aller voter dans plusieurs bureaux. Tout indique, à la fin de cette journée sous haute surveillance, que s’il est probablement incontestable qu’il existe en Crimée une majorité favorable à un rapprochement avec la Russie, elle n’est pas aussi importante que le montrent les résultats proclamés. Et qu’une étonnante « nostalgie soviétique » a orienté un certain nombre de votes, comme l’expliquaient les « anciens » à la sortie des isoloirs.

Illustration - La Crimée passe à l’Est sous la surveillance des troupes russes - Manifestation pro-russe sur la place Lénine de Simféropol à l'annonce du résultat du référendum.

Les médias ont promis depuis plusieurs jours aux plus âgés que les retraites ukrainiennes seraient augmentés et immédiatement versées, et que la distribution des passeports russes commencerait à la fin de la semaine prochaine, dès que la Douma de la Fédération de Russie aura, par un vote, ratifié la demande de rattachement. Ce qui devrait intervenir vendredi prochain, au moment où les distributeurs des banques seront approvisionnés en roubles. Une monnaie dont la plupart ignorent qu’elle perd de sa valeur depuis plusieurs semaines.

Chaînes ukrainiennes coupées

Les habitants de la Crimée auront eu du mal à se forger une opinion puisque toutes les chaînes de télévision ukrainiennes sont coupées depuis deux semaines. Ils n’ont plus à leur disposition que les chaînes russes qui ont martelé jour après jour que « les fascistes et néo-nazis au pouvoir à Kiev s’apprêtent à venir mettre au pas les russophones de Crimée » . Avec des images montrant l’exode des Ukrainiens fuyant vers la Russie. Des images en réalité tournées sur la zone frontière avec la Pologne, lorsque des désordres ont éclaté à Lviv. Des séquences qui n’ont pas convaincu tous les Russes puisque plusieurs dizaines de milliers d’entre eux, malgré les risques, ont manifesté à Moscou pour protester contre cette annexion. Alors que, comme les habitants de Crimée, ils sont soumis au régime de l’information unique et que les principaux opposants sont assignés à résidence et privés d’accès à Internet.

Les Tatars redoutent des pogroms

Dans la banlieue de Simféropol , les Cosaques, gourdin et fouet en main, ont tenté de contraindre les membres de la minorité tatare de se rendre aux urnes alors que leurs responsables avaient diffusé un mot d’ordre de boycott. Ils ont parfois réussi à en impressionner, par la menace, et quelques centaines d’électeurs tatars se sont finalement déplacés. Mais dans de nombreux villages de l’intérieur et aux alentours de leur « capitale », Bakhtchissaraï, la mobilisation des associations tatares a tenu en échec toutes les pressions. D’autant plus qu’ATR, leur chaîne de télévision indépendante, continue d’émettre au prix de multiples contorsions politiques et d’une grande prudence. Ses responsables ont été prévenus par les autorités russes que la moindre velléité d’opposition ouverte se traduirait par une coupure immédiate de l’antenne. Il leur est en effet reproché d’avoir envoyé des représentants place Maidan à Kiev et d’être opposés à l’amputation en cours de la République d’Ukraine.

Dimanche soir, cette minorité, qui représente 13 % de la population, était très inquiète, craignant des pogroms protégés par l’armée russe qui fait désormais la loi dans la province et se conduit en terrain conquis. Une réalité que contestait, dimanche soir, Laurent Fabius, notre ministre des Affaires étrangères :
« Le référendum qui s’est tenu aujourd’hui en Crimée est illégal et contraire à la Constitution ukrainienne. Il est d’autant plus illégitime qu’il s’est déroulé sous la menace des forces d’occupation russe. La Russie a des responsabilités particulières sur la scène internationale, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité.
Elle doit reconnaître et respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
La France appelle la Fédération de Russie à prendre immédiatement des mesures qui permettent d’éviter une escalade inutile et dangereuse en Ukraine. »

Incursions russes dans d’autres provinces

Les responsables de l’Union européenne , notamment les gouvernements des anciennes républiques de la sphère d’influence soviétique, craignent que la Russie ne prolonge son succès. Dans les autres provinces de l’est de l’Ukraine, samedi et dimanche soir, des incursions de troupes russes ont été constatées. Ce qui fait, logiquement, craindre aux Ukrainiens et à leur gouvernement provisoire que l’apparente écrasante victoire des russophones de Crimée soit suivie par des tentatives d’annexion d’autres provinces du pays. Des régions où il ne sera pas facile d’extorquer aux habitants la même unanimité qu’en Crimée…

Monde
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