Matthieu Pigasse : Un homme tellement normal

Dans son Éloge de l’anormalité , Matthieu Pigasse enfile les vieilles perles du social-libéralisme, prétendant « innover » face à la crise.

Olivier Doubre  • 17 avril 2014 abonné·es

À44 ans, Matthieu Pigasse est un homme riche et puissant. « Banquier de gauche » (comme le présente sa fiche wikipedia), directeur général de la très fermée banque d’affaires Lazard (essayez d’y ouvrir un compte, pour voir…) et propriétaire des Inrockuptibles, il est l’un des trois principaux actionnaires du Monde depuis 2010 et du Nouvel Observateur depuis quelques semaines. Jeune homme pressé à la situation plus qu’aisée, volontiers sûr de lui car passé par le cursus le plus classique de la formation de l’élite hexagonale (Sciences Po puis l’ENA), Matthieu Pigasse a été une dizaine d’années haut fonctionnaire à Bercy et membre du cabinet de Dominique Strauss-Kahn. Longtemps très proche de ce dernier, un temps conseiller de Laurent Fabius, mais aussi d’un grand nombre de dirigeants du PS (sauf de son aile gauche), il s’est récemment rapproché de Manuel Valls – qui, dit-on, l’aurait consulté ces jours-ci en entrant à Matignon. C’est peu dire, donc, que l’homme est influent parmi nos élus et gouvernants. Si, dans son Éloge de l’anormalité, il met en avant « son expérience de simple citoyen »  (sic), il se flatte aussi de son activité de conseil de nombre de « gouvernements à travers le monde et des crises [qu’il a] vécues dans ce cadre – en Argentine, en Grèce, à Chypre ou ailleurs – et auprès de grandes entreprises françaises et internationales ». Enfin, son cachet « de gauche » s’affirme quand il siège au conseil d’administration de la Fondation Jean-Jaurès ou lorsqu’il organise un concert à Paris, place de la Bastille, pour célébrer les 30 ans de l’élection de François Mitterrand. Au moment de la campagne présidentielle de 2007 (où il cornaque Ségolène Royal), l’homme d’affaires s’est aussi engagé au sein des « Gracques », ce groupe de patrons invitant la gauche de gouvernement à se « réformer » en intégrant les valeurs social-libérales… La publication de ce livre a donné à son auteur l’occasion de s’exprimer largement dans la plupart des médias. Lesquels ont présenté d’emblée ses réflexions comme les plus importantes pistes pour rompre avec la crise économique, « l’immobilisme », les « conservatismes et corporatismes » qui frapperaient le pays.

Déçu par François Hollande, que le titre de son livre vise implicitement, Matthieu Pigasse refuse donc la normalité. Un portrait paru en 2009 dans Libération pointait son côté atypique parmi les grands patrons, avec notamment son goût prononcé pour la musique punk. Et soulignait l’étonnement des cadres de Lazard entendant s’échapper à travers la porte de son confortable bureau les accords saturés des Sex Pistols ou des Clash. Aujourd’hui, dans un chapitre d’une vacuité fracassante modestement intitulé « Changer », Matthieu Pigasse fait siennes les valeurs du punk pour transformer en profondeur une « société en plein chaos ». Quelles sont ces valeurs ? « No future », car, « proclamer le “No future”, c’est refuser ce qui est et se battre pour le changer », « c’est vouloir inventer d’autres possibles ». Autre valeur punk : « Do it yourself » (Agis par toi-même). Avec pour déclinaison ces idées tellement inédites : « Il faut construire sa propre alternative »  ; « Ce qui compte, c’est d’oser »  ! Sans oublier de citer Edgar Morin : « Choisir l’énergie de la liberté pour “vivre ses rêves et rêver sa vie”. » Comment ? Rien n’est dit… Enfin, « Never surrender » (Ne te rends jamais) ou, quand « l’échec est possible, probable, il faut se relever et poursuivre sans relâche ». Et de « faire appel à l’ambition, à la grandeur, et ne pas avoir peur »  ! Ouf… Matthieu Pigasse a toutefois oublié, parmi les valeurs de ce qui fut au départ un mouvement de chômeurs (« punk » signifiant voyou ou vaurien en anglais) traînant sur Notting Hill ou King’s Road, canette de bière à la main et épingles à nourrice à l’oreille, sa résolution première : « Destroy ! » (Détruire). Pendant les cent premières pages de son essai, l’auteur déplore la « faillite du politique », quand les gouvernants des États européens se contentent d’administrer de sévères cures d’austérité à leurs peuples. Certes ! Et le banquier de se poser ici en admirateur de Roosevelt et du New Deal, donc en laudateur de l’action de l’État. Sinon, prévient-il, comme en Grèce, nous allons offrir un « boulevard aux extrêmes ». Ceux-ci sont alors décrits à égalité de danger : Aube dorée, le parti nazi grec, dont les dirigeants crient « Heil Hitler » au Parlement à Athènes, et… « la première force politique du pays, la coalition de la gauche radicale, Syriza, sorte de Front de gauche grec ». Le programme de cette dernière, « dans un grand élan de démagogie, propose de raser gratis ». À savoir augmenter les salaires, baisser la TVA sur les produits de première nécessité, nationaliser les banques. Vous n’y pensez pas !

Mais que propose finalement le génie de Lazard ? « De l’audace ». C’est-à-dire ? Parfaire la construction européenne dans le sens d’une plus grande intégration. Avec des eurobonds, une mutualisation des dettes et une solidarité budgétaire entre les États. Bonne idée. Mais pourquoi ? Cela « permettrait une meilleure circulation des capitaux entre les pays européens, donc une croissance plus soutenue ». Il est vrai que les capitaux ont tant de mal à circuler en Europe… Reconnaissons au moins que Matthieu Pigasse appelle à renoncer au « dogme libéral » des critères de Maastricht et à « refuser la sacro-sainte pureté budgétaire qui amplifie les crises et empêche le retour à la croissance ». C’est déjà ça… Mais pour la France ? « Nous connaissons tous les blocages de l’économie française », répond-il. « Le premier d’entre eux est de subir les coûts du travail les plus élevés en Europe » … Et le second ? Un « mauvais fonctionnement du marché du travail, rigide et non concurrentiel, qui ne permet notamment pas au salaire de varier en fonction de l’évolution du chômage, de la compétitivité ou de la profitabilité des entreprises ». Il est donc grand temps que le marché du travail soit « réformé, à l’image de ce que l’Allemagne a fait au début des années 2000 avec les lois Hartz adoptées par le gouvernement Schröder », afin « d’inciter » les chômeurs à « accepter un emploi et d’encourager l’activité professionnelle, notamment pour les femmes et les seniors ». C’est connu, les femmes travaillent trop peu et les seniors pas assez.

Qu’en conclut le brillant auteur ? La « conjonction » de ces deux « blocages », c’est « la trop faible profitabilité des entreprises françaises ». Aussi Matthieu Pigasse exprime-t-il son dépit depuis l’ « arrivée  [de la gauche] au pouvoir en juin 2012 »  : « Elle était ma famille, m’a beaucoup apporté, et je lui dois beaucoup ; elle le reste, mais elle m’a désormais appris à avancer par moi-même, à ne plus compter sur elle. » Ce que « la gauche doit comprendre », c’est que « le profit est un élément essentiel de la croissance ». On l’aura compris, Matthieu Pigasse n’est sans doute plus tout à fait « de gauche », l’eût-il jamais été. In fine, il reste un banquier… normal.

Idées
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