Cannes 2014 : « Maps to the Stars » de David Cronenberg ; « Bird People » de Pascale Ferran

Christophe Kantcheff  • 20 mai 2014
Partager :
Cannes 2014 : « Maps to the Stars » de David Cronenberg ; « Bird People » de Pascale Ferran
Photo Julianne Moore : Daniel Mc Phadden Photo Bird People : Carole Bethuel

« Maps to the Stars » de David Cronenberg

Illustration - Cannes 2014 : « Maps to the Stars » de David Cronenberg ; « Bird People » de Pascale Ferran

Journée de pluie et humeur plutôt grise devant les films de la journée.

Deux des films vus en compétition sortent dans les salles en même temps qu’ils sont présentés à Cannes. C’est d’abord The Homesman , de l’acteur réalisateur états-unien Tommy Lee Jones. Un « road movie » au temps de la conquête de l’Ouest, avec Tommy Lee Jones himself et Hilary Swank. Pas grand-chose de saillant dans ce film plan-plan, où la folie des femmes que le couple Jones/Swank emmène de l’autre côté du Nebraska, n’est prétexte qu’à quelques péripéties de scénario. Meryl Streep y fait une apparition sans relief. Tandis qu’Hilary Swank est, elle, très tranchante. Elle est le meilleur de ce petit film.

Maps to the Stars , de David Cronenberg, est à son tour entré dans la compétition. Un film au vitriol sur les milieux du cinéma, et sur Hollywood en particulier. C’est une vedette vieillissante, Havana Segrand (Julianne Moore), qui ne s’est jamais remise d’être la fille d’une grande star, et qui est prête à tout pour décrocher le rôle qui pourrait la libérer de sa mère et lui rapporter, croit-elle, un Oscar. C’est le coach de cette dernière (John Cusack), gourou de stars, dont la priorité absolue est la réussite du plan média de son prochain livre, et qui cache avec sa femme un lourd secret sur leur lien réel. C’est son fils (Evan Bird), adolescent célèbre grâce à la série dans laquelle il joue, à peine sorti d’une cure de désintoxication et trop conscient de sa valeur marchande…

David Cronenberg montre comment l’argent et l’attrait de la célébrité pervertissent ces gens et, fidèle à lui-même, ajoute plus de cruauté encore et de dérangement dans leur rapport au monde. Mais il tire son film vers la comédie noire, en particulier grâce au personnage d’Havana Segrand, qui touche le fond de l’inhumanité et de l’égoïsme, tout en étant persécutée par le fantôme de sa mère (Sarah Gadon). Julianne Moore, pour s’être totalement investie dans ce rôle débridé, est une candidate sérieuse pour le prix d’interprétation.

Cronenberg dépeint un milieu du cinéma prisonnier de ce qu’il est et des liens incestueux qu’il génère, inhérent à son narcissisme et sa fermeture sur lui-même. La fille du gourou de stars (Mia Wasikowska), qui revient à Hollywood pour revoir ses parents après une longue absence forcée, a le corps couvert de brûlures anciennes. Elle est habitée par le célèbre poème de Paul Eluard : Liberté . La charge est sans pitié. Pour son premier film réalisé aux Etats-Unis, le Canadien David Cronenberg ne fait pas dans la diplomatie. On n’en attendait pas moins de lui.

« Bird People » de Pascale Ferran

Illustration - Cannes 2014 : « Maps to the Stars » de David Cronenberg ; « Bird People » de Pascale Ferran

Après huit ans sans tourner, Pascale Ferran fait son grand retour avec Bird People , sélectionné à Un certain regard. On ne peut nier que le film est attendu, car Pascale Ferran occupe une place particulière dans le paysage cinématographique français. La réalisatrice s’est en effet imposée comme une figure qui compte, avec seulement 3 films – Petits arrangements avec les morts , en 1993, l’Âge des possibles , en 1996, et Lady Chatterley , en 2006.

Bird People* , film attendu, donc,** et tout aussi ambitieux. Il n’est que de voir l’entrée en matière, une caméra se glissant à travers des groupes de personnes, notamment dans le RER, et qui sonde ce qui se passe dans le cerveau de chaque individu passant à sa portée. La bande-son a donc des allures d’éclats de vie intimes qui se raconteraient, de monologues intérieurs chaotiques, où se mêlent préoccupations prosaïques et questions existentielles. Ces paroles off ont leur liberté, leur légèreté. Elles peuvent paraître virevolter. C’est toute une humanité qui vit, travaille, se déplace, et surtout qui pense.

Bird People* est un film sur ces pensées** en liberté et de liberté. Il se focalise assez rapidement sur deux personnages : un informaticien américain (Josh Charles), en transit pour une nuit dans un hôtel à l’aéroport de Roissy avant de repartir au Moyen-Orient ; et une étudiante (Anaïs Demoustier) qui finance ses études en étant femme de chambre dans l’hôtel en question.

Des vies qui ont peu à voir a priori , mais qui ont un point commun d’importance, et c’est là le sujet même du film : le poids des contraintes qui pèsent sur ces deux personnages, et comment ils peuvent s’en échapper.
Deux histoires de libération, donc, que Pascale Ferran raconte successivement, sans vraiment les entrecroiser. Elle les appose, plus exactement. Pour l’homme, cela prend la forme d’une crise existentielle le temps d’une nuit blanche et d’une décision radicale : tout laisser tomber, son boulot hyper stressant, sa femme querelleuse et la vie de famille. Pour la jeune femme, l’opération est plus miraculeuse et sans doute plus poétique – il s’agit d’une métamorphose. On n’en dira rien ici pour ne pas dévoiler la surprise – une surprise que la réalisatrice et son producteur, Denis Freyd, dans une note distribuée aux journalistes, recommandent de garder secrète. « Nous vous serions infiniment reconnaissants (…) de ne pas trop révéler les détails du récit… » Ce serait en effet dommage de « spoiler » (comme on dit désormais) le film.

On n’en dira rien, sinon que l’idée de cette métamorphose est sans doute plus séduisante sur le papier (du scénario) qu’à l’écran. Visuellement, l’idée s’épuise vite, et l’émerveillement non dénué de tendresse et teinté d’humour, qui devrait s’installer chez le spectateur, peine à succéder aux premiers moments d’étonnement.

D’où un déséquilibre dans le projet de Pascale Ferran : la dimension poétique du film (la jeune femme de chambre) n’atteint pas la solidité de la première partie psychologico-réaliste (l’informaticien américain). Or, il est clair que les deux dimensions devaient résonner avec la même force une fois les deux épisodes noués pour que le film prenne toute son amplitude. Bird People porte bien des promesses mais échoue à être le film de l’émancipation tous azimuts.

Temps de lecture : 6 minutes
Soutenez Politis, faites un don !

Envie de soutenir le journal autrement qu’en vous abonnant ? Faites un don et déduisez-le de vos impôts ! Même quelques euros font la différence. Chaque soutien à la presse indépendante a du sens.

Faire Un Don