Cannes 2014 : « Saint Laurent » de Bertrand Bonello ; « Spartacus et Cassandra » de Ioanis Nuguet

Christophe Kantcheff  • 18 mai 2014
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Cannes 2014 : « Saint Laurent » de Bertrand Bonello ; « Spartacus et Cassandra » de Ioanis Nuguet

« Saint Laurent » de Bertrand Bonello

Illustration - Cannes 2014 : « Saint Laurent » de Bertrand Bonello ; « Spartacus et Cassandra » de Ioanis Nuguet

« J’ai créé un monstre, et il faut que je vive avec »* .** Dans le film de Bertrand Bonello présenté aujourd’hui en compétition, Saint Laurent , le grand couturier fait cette confidence à l’une de ses clientes. Le « monstre » en question, c’est son génie créatif, qui l’oblige à ne cesser de produire, à trouver des idées, et comme il n’est pas homme à faire fructifier des recettes mais à chercher, il lui faut se renouveler. C’est-à-dire vivre, toujours, avec une ambition démesurée.

Saint Laurent montre à la perfection que cela a un prix. D’autant que le couturier n’est pas un être d’une grande solidité, et qu’il traverse une période de dérèglement de tous les sens. Cette période, c’est la décennie 1966-1976, que Bertrand Bonello a choisie autant pour l’excellence des collections que propose Saint Laurent alors (la collection Libération, par exemple), que pour l’époque, excessive et sulfureuse, dont Jean-Jacques Schuhl, dans Ingrid Caven , prix Goncourt en 2000, avait déjà ressuscité le parfum, Yves Saint Laurent y figurant comme l’un des personnages principaux.

Chez Bonello, Saint Laurent est donc un camé grandiose, dont le caractère introspectif est toujours préservé par un Gaspard Ulliel tout en retenue, tentant de dissoudre dans la drogue et l’alcool son angoisse, entre deux collections audacieuses, Le cinéaste n’a pratiquement filmé qu’en intérieurs, de l’atelier au studio de création, des boîtes de nuit aux chambres d’appartement. Il rend ainsi le sentiment d’enfermement d’un petit monde épris de beauté absolue, en même temps qu’il n’oublie pas les échappées régulières de Saint Laurent au Maroc, qui n’ont pas été sans influence. Il a été ainsi l’un des premiers créateurs de mode à présenter des modèles inspirés par les cultures d’autres continents.

Saint Laurent* est un film vibrant,** loin du biopic illustratif, à la reconstitution poussiéreuse. Il immerge pourtant son spectateur dans ces années grâce aux musiques (très riche bande sonore, comme toujours chez Bonello), aux couleurs, aux costumes aussi bien sûr. Et montre un Saint Laurent dont la création est en phase avec son temps, le pop art, le psychédélisme, la libération des femmes… Dans une séquence frontale à sa manière, l’écran est divisé en deux, avec d’un côté des images d’archives des grands événements historiques (Mai 68, les Black Panthers, le printemps de Prague…) et de l’autre un défilé de modèles de cette période. Une manière de suggérer que si Yves Saint Laurent vivait dans un monde parallèle à l’histoire en train de se faire, il n’y était pourtant pas totalement imperméable.

Saint Laurent* raconte aussi deux histoires** d’amour extraordinaires. La plus passionnelle : celle qu’a connue Yves Saint Laurent avec un dandy, Jacques de Bascher (Louis Garrel, qui s’est fait un look à la Freddy Mercury), terriblement charnelle et dangereuse, qui a bouleversé pendant des années le couturier, même après leur rupture et la disparition de de Bascher, mort du sida.

La plus durable : celle, bien sûr, entre Saint Laurent et Pierre Bergé (Jérémie Renier). Comme on le sait, Pierre Bergé a facilité et même largement contrôlé le biopic de Jalil Lespert, Yves Saint Laurent, sorti il y a quelques mois, et s’est opposé à la production du film de Bertrand Bonello. Le rôle que lui fait tenir ce dernier ne se révèle pourtant pas négatif. Non seulement il a été un grand chef d’entreprise de la marque « YSL » – cf. la formidable scène de négociation avec un homme d’affaires américain. Mais il a été un authentique amoureux, protégeant Saint Laurent non seulement pour le garder à lui mais aussi parce que celui-ci en avait besoin.

Plus le film avance, plus l’émotion prend de l’ampleur, la création devenant pour Saint Laurent toujours plus exigeante. Bertrand Bonello a eu aussi cette idée splendide, dans la dernière demi-heure de son film, d’introduire des séquences montrant YSL à la fin de sa vie. La profonde mélancolie de Saint-Laurent y est palpable dans tous les plans. D’autant que le cinéaste a demandé à Helmut Berger d’interpréter ce rôle. Helmut Berger, comédien viscontien, témoin d’une époque décidément révolue.

« Spartacus et Cassandra » de Iaonis Nuguet

Illustration - Cannes 2014 : « Saint Laurent » de Bertrand Bonello ; « Spartacus et Cassandra » de Ioanis Nuguet

L’un des films les plus singuliers programmés à l’Acid a été présenté aujourd’hui. L’un des plus marquants aussi. Il s’agit de Spartacus et Cassandra , un documentaire de Ioanis Nuguet. Spartacus et Cassandra sont deux enfants rroms de 13 et 10 ans, arrivés en France quand ils étaient petits, avec leurs parents. Ils ont été recueillis par une jeune femme, Camille, trapéziste dans un cirque, parce que leurs parents, qui mendient dans la rue, ne sont pas en mesure de s’en occuper, même si enfants et parents ne sont jamais loin les uns des autres.

Spartacus et Cassandra est un extraordinaire portrait de ces deux enfants, un film sur eux mais surtout avec eux, un film à leur rythme, à leur souffle, et avec leurs voix en off, qui font le récit de ce qu’ils ont vécu jusqu’ici.

On n’avait peut-être jamais mis aussi bien en lumière ce qui est demandé à ces enfants : d’être tout simplement héroïques. Constamment, ils sont pris dans des contradictions douloureuses, parfois déchirantes, dont les résolutions reposent (presque) entièrement sur eux. Par exemple : ils vivent dans une absence de confort et ne sont pas habitués à l’étude, mais ils doivent avoir de bons résultats à l’école. Plus difficile : leur père veut les emmener en Espagne, les arracher à l’école et à la possibilité d’une vie meilleure, mais le juge leur demande de ne pas prendre en compte l’avis de leurs parents pour arrêter leur décision. Ils se retrouvent dès lors écartelés entre leur amour pour leurs parents et une voie d’avenir, prisonniers d’un choix qui de toute façon leur foudroie le cœur.

Il est peu de dire que Spartacus et Cassandra bouscule les préjugés. Sur ces parents rroms, sans doute irresponsables mais si aimants ; sur ces enfants sommés d’être des adultes avant l’heure. On est également sidéré par la maturité hors du commun de la jeune femme qui les a pris en charge, Camille, dont on apprend qu’elle n’a que 21 ans !

Spartacus et Cassandra* ne sème pas le désespoir,** bien au contraire. Sans doute parce que Ioanis Nuguet a trouvé la forme qui convenait à son film, où domine une liberté de ton empreinte de tendresse et non dénuée de fantaisie. Une forme qui sauvegarde l’âme enfantine de Spartacus et Cassandra, pourtant privés de leur enfance.

Arrivé au terme de cette chronique, je vais décevoir ceux qui attendaient un développement conséquent sur le médiocre film d’Abel Ferrara, Welcome in New York , sur DSK, vu ce soir en VOD. Je m’en tiendrai à ce jugement lapidaire, mais reviendrai dans ma chronique « A flux détendu » (dans l’hebdo) sur cette affaire.

C’est moi qui suis à mon tour déçu d’apprendre – il semble que ce soit confirmé – que Jean-Luc Godard ne viendra pas à Cannes, où son nouveau film, Adieu au langage , sera présenté dans quelques jours en compétition.

Enfin, un dernier mot pour évoquer la Marche pour la culture, qui s’est déroulée cet après-midi sur la Croisette. Je n’y étais pas, mais mon collègue, le nouveau directeur délégué de Politis , Laurent Laborie, s’y trouvait et a pris quelques clichés. Voici l’un d’eux en guise de clin d’œil.

Illustration - Cannes 2014 : « Saint Laurent » de Bertrand Bonello ; « Spartacus et Cassandra » de Ioanis Nuguet

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