Cannes 2014 : « Timbuktu » d’A. Sissako ; « Eau argentée » d’O. Mohammed et W. S. Bedirxan

Christophe Kantcheff  • 16 mai 2014
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Cannes 2014 : « Timbuktu » d’A. Sissako ; « Eau argentée » d’O. Mohammed et W. S. Bedirxan
Photo Timbuktu : © LES FILMS DU WORSO/DUNE VISIONS

« Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako

Illustration - Cannes 2014 : « Timbuktu » d'A. Sissako ; « Eau argentée » d'O. Mohammed et W. S. Bedirxan

Son dernier long métrage datait de 2006, Bamako , qui inventait un tribunal où la société civile africaine mettait en cause la responsabilité des FMI, OMC et autres instances internationales dans la situation où elle est enlisée. Abderrahmane Sissako revient cette année à Cannes, et ouvre la compétition, avec un film tout aussi politique, Timbuktu .

Même si huit ans se sont écoulés, et si les deux films sont très différents, on constate une cohérence entre les deux. Timbuktu dresse en effet le portrait d’un groupe de djihadistes ayant pris le contrôle d’un village près de Tombouctou. Autrement dit, le cinéaste s’intéresse là à l’une des plaies les plus brûlantes que la société africaine connaît aujourd’hui dans plusieurs régions, l’enlèvement des deux cents lycéennes nigérianes par la secte Boko Haram en étant une manifestation récente.

De même que Bamako frappait par sa forme singulière, Timbuktu marque une évolution dans la manière d’Abderrahmane Sissako. On ne lui connaissait pas cette force d’ironie qui traverse une grande partie de son film. Elle vient tout autant de la description de ce tragique théâtre de l’absurde qu’infligent les islamistes aux habitants, et en particulier aux femmes. Que de la façon dont le cinéaste campe ces combattants, aussi redoutables que ridicules.

Il y a cette première scène, par exemple, où une femme qui vend des poissons se rebelle parce qu’un membre de la « police islamique » lui ordonne de porter des gants en tissu, totalement inadaptés pour ce qu’elle fait (après les cheveux, les mains des femmes doivent être elles aussi cachées). Ou cette autre, où les mêmes gardiens de l’ordre « islamique » , chargés de découvrir d’où provient la musique (interdite) qui s’élève dans le quartier, découvrent qu’il s’agit d’une musique religieuse — mais les fauteurs de troubles doivent malgré tout être arrêtés.

On assiste aussi à la tentative d’un enregistrement de propagande où un jeune djihadiste doit dire pourquoi il a abandonné le rap pour la guerre divine. Mais il pêche par conviction. Tous les djihadistes sont d’ailleurs marqués, d’une manière ou d’une autre, par la modernité occidentale (ce qui, là aussi, est une manière d’introduire un point de vue politique). Ils font en particulier grand usage du téléphone portable, et suivent pour certains de près les résultats de l’équipe de France de football (qu’ils dénigrent, bien sûr, exactement comme le font les Français), alors qu’ils interdisent de pratiquer ce sport aux habitants. Ce qui donne une très belle séquence où des jeunes, pour éviter toutes représailles, jouent un match avec un ballon virtuel.

Cette féconde ironie, outre la construction en fragments du film, fait songer à cet épisode insolite, dans Bamako , où des cowboys, des Blancs et des Noirs, tiraient sur des Africains. Il s’agissait d’une parodie de film, intitulé – déjà – Death in Timbuktu . Aux côtés de Danny Glover ou de Jean-Henri Roger, Elia Suleiman interprétait l’un de ces cowboys. Le cinéaste palestinien, ami d’Abderrahmane Sissako, et remercié au générique de Timbuktu , n’a peut-être pas été sans influence sur lui, des parentés pouvant ainsi être décelées.

Mais on retrouve aussi dans Timbuktu la puissance esthétique du cinéaste mauritanien, qui confère aux paysages qu’il cadre une intensité dramatique exceptionnelle. Car, bien sûr, Timbuktu est aussi empreint de la violence arbitraire, barbare, des fous d’Allah. La répression des moindres signes de vie n’y empêche pas pourtant des actes de résistance. Quant à la « folle » du quartier, il semble qu’elle n’ait jamais été aussi saine d’esprit.

« Eau argentée, Syrie auto-portrait » d’Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedixran

Illustration - Cannes 2014 : « Timbuktu » d'A. Sissako ; « Eau argentée » d'O. Mohammed et W. S. Bedirxan

En séance spéciale, le festival a présenté un film venant d’une autre partie du globe où la guerre fait rage : la Syrie. Film exceptionnel, à tous points de vue, Eau argentée, Syrie auto-portrait est signé par le cinéaste syrien en exil à Paris Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan, Kurde syrienne dont c’est la première réalisation.

Le film mêle des images de manifestations réprimées dans le sang, de cadavres d’adultes ou d’enfants, ou même d’actes de torture par les miliciens de Bachar récupérées sur You tube, des images prises par Osama Mohammed à Paris, et celles que Wiam Simav Bedirxan a tournées dans sa ville de Homs assiégées et bientôt reconquise par les forces baasistes. Inutile de dire que plusieurs de ces images sont choquantes.

Mais le plus passionnant dans ce film, c’est que les cinéastes y développent en même temps une réflexion sur la manière de produire et de montrer des images dans leur situation, aussi bien en exil qu’au cœur de la tragédie. Dans un dialogue en voix off, et en multipliant les cartons qui chapitrent avec un mot ou une expression, ils tentent de donner du sens au chaos, celui de la guerre autant que celui des images. Ils ne commentent jamais ce qu’ils montrent, mais utilisent davantage le mode métaphorique, voire poétique (certains échos godardiens font même irruption, ça et là). Les cinéastes en interrogent la nécessité, le point de vue, la portée. Pour cette raison, et dans ces circonstances, Eau argentée, Syrie auto-portrait est un film héroïque.

Temps de lecture : 5 minutes
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