« Deux jours, une nuit », de Luc et Jean-Pierre Dardenne : Le salut en prime

Dans Deux jours, une nuit , Luc et Jean-Pierre Dardenne montrent comment une ouvrière doit se battre contre tous et contre elle-même.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Partout, les salariés sont placés devant des choix qui les opposent les uns aux autres, les piègent aussi bien qu’un chantage. Partout, c’est-à-dire dans l’entreprise moderne, celle qui doit faire face à la « concurrence internationale », être compétitive ou tout simplement sauver les meubles. De cette rivalité instituée dans le travail, le cinéma se fait l’écho. C’est, par exemple, la première scène des Neiges du Kilimandjaro, de Robert Guédiguian, où le syndicat des chantiers navals, à Marseille, a décidé de tirer au sort 20 noms de travailleurs à sacrifier afin de sauvegarder l’emploi des autres. C’est aussi désormais Deux jours, une nuit, film éblouissant de Luc et Jean-Pierre Dardenne, en compétition à Cannes et simultanément sur les écrans.

Le premier plan est sur Sandra (Marion Cotillard) – la caméra ne la quittera pas –, qui émerge d’une sieste de la même façon qu’elle sort de la dépression l’ayant obligée à s’éloigner pendant des semaines de l’entreprise où elle est employée. Elle est prête à travailler, cependant, quand un coup de fil lui apprend le résultat du vote effectué par le patron auprès de ses collègues, pour déterminer s’ils préfèrent qu’elle garde son emploi ou empocher chacun une prime de 1 000 euros. Vote diabolique. Les salariés se sont très majoritairement exprimés en faveur de la prime.

Aussitôt, cette violence qui l’atteint jusqu’à la faire s’effondrer, Sandra la retourne contre elle-même. Le résultat de ce vote, c’est à cause d’elle. Elle ne vaut rien, elle est « nulle ». Certes sa fragilité psychologique peut expliquer cette réaction, mais celle-ci est due également à la situation de nombre de salariés dans les entreprises : la solitude. Leur dénuement au travail face à l’adversité, les syndicats étant très en retrait, voire, comme ici, absents. Deux jours, une nuit va ainsi donner à voir cette nouvelle souffrance des ouvriers, qui ne concerne pas seulement Sandra, mais aussi ceux qui ont opté pour son licenciement.

Parce qu’elle est bien entourée – un mari soutenant (Fabrizio Rongione) et une amie entreprenante parmi ses collègues –, Sandra se laisse convaincre d’obtenir un nouveau vote auprès du patron et d’aller voir ses collègues un à un, le temps d’un week-end, pour tenter de les faire changer d’avis. On songe un instant à Douze Hommes en colère, le film de Sidney Lumet où le personnage d’Henri Fonda, pour sauver la vie d’un accusé, doit retourner ses onze cojurés prêts à voter la mort. La situation est fort différente car, en l’occurrence, Sandra est elle-même la « condamnée ». C’est sa peau qu’elle doit sauver. Mais une similitude reste, outre le fait qu’elle est en demeure de trouver les arguments qui toucheront ses interlocuteurs : c’est la conscience de chacun qui est sollicitée.

Celle-ci peut être lourde. Ainsi, l’un des collègues de Sandra s’effondre en larmes devant elle. Il porte comme un poids le fait d’avoir voté contre elle. Mais comment se soustraire au choix « égoïste » quand on est pauvre, quand les idéaux de solidarité – le mot n’est jamais cité par aucun des personnages – ont été minés, et que l’entreprise présente les données de ce vote comme équivalentes ? Où l’on retrouve la solitude des uns et des autres. Face au dilemme que représente le licenciement d’une collègue ou l’abandon d’une prime importante, chacun a dû se déterminer seul. Et quand bien même certains ne semblent pas avoir de problème avec leur décision ( « nous avons besoin de cet argent », lui disent-ils), la présence devant eux de Sandra les met, pour la plupart, mal à l’aise.

Mais revenons sur la structure même du film, de son scénario en particulier. Deux jours, une nuit annonce rapidement le déroulé de l’intrigue : Sandra « démarchant » les uns après les autres ses collègues, une douzaine à peu près. Or, un film programmatique, par définition menacé de ronronner ou de se contenter d’atteindre sagement son objectif, constitue toujours un défi. Hautement relevé ici. D’abord parce qu’il n’est jamais certain que Sandra trouve la force d’aller jusqu’au bout – ainsi, le film n’est pas sans suspense, outre celui de la fin. Le sommeil reste d’ailleurs un refuge pour Sandra, la tentation de la fuite, et les sédatifs sont ici des objets récurrents – il y en a toujours un ou deux par film chez les Dardenne.

Pour Sandra, chaque confrontation est une épreuve, son parcours un chemin de croix, hormis quelques moments de répit (deux belles séquences notamment en voiture, avec des musiques diffusées par l’autoradio, les seules du film). Luc et Jean-Pierre Dardenne traitent chaque entrevue dans sa singularité dramaturgique, avec des personnages qui ont tous une existence, bien que souvent éphémères à l’écran. Sans appuyer, les cinéastes montrent aussi que le collègue de Sandra obligé d’avoir deux emplois, le second étant non déclaré, est un Arabe (sa femme est sans travail), tandis que le seul CDD est revenu à un Noir.

Ayant été tourné dans la ville fétiche des Dardenne, Seraing, comme la plupart de leurs autres films, Deux jours une nuit a aussi une dimension documentaire sur les types de maisons et les intérieurs qu’occupent aujourd’hui les ouvriers – Sandra passant de quartier en quartier –, qui exigent inévitablement de contracter des crédits.

Enfin, il y a Sandra, et celle qui se confond avec elle : Marion Cotillard. Il semble que l’actrice, qui ne cesse de tourner à Hollywood, ait trouvé chez les Dardenne un univers et une démarche qui lui correspondent totalement. Elle est une Sandra non seulement émouvante, mais, par la seule grâce de son corps, de son visage, de ses regards, elle donne à voir le combat intérieur dont elle est l’objet, entre abandon et persévérance, entre peur et courage, entre résignation et dignité.

« Tu n'as pas de cœur ! », lance Sandra, presque à la toute fin du film, au chef d'équipe (Olivier Gourmet) qui a tenté d'influencer les autres salariés en sa défaveur. La phrase, peut-être naïve, sans doute vraie, est surtout belle d'une victoire sur elle-même. Quel que soit le résultat du second vote, Sandra a gagné. Le salut par la lutte. Loin d'être métaphysiques, les Dardenne sont des cinéastes existentialistes.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents