Affaire Snowden : la politique du troupeau d’autruches

Un an après qu’Edward Snowden a lancé l’alerte sur les pratiques excessives, hors-la-loi et anti-démocratiques des agences de renseignement, États-Unis en tête, le message qui domine est : « Dormez bien, la NSA and Co (sur)veillent. »

Christine Tréguier  • 2 juillet 2014
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Un groupe d’experts indépendants issus de dix huit pays, sous la houlette de Privacy Surgeon (le site de Simon Davies, universitaire et fondateur de l’ONG Privacy International et des Big Brother Awards) a publié le 10 juin un rapport intitulé Crise de la responsabilité analysant l’après-affaire Snowden. Le propos de ce document est de faire le point sur les réactions des médias, des États, et sur les mesures prises (ou non) pour protéger les libertés des citoyens (eux compris). Nul ne peut plus l’ignorer, depuis les révélations des documents rendus publics par le jeune Edward Snowden, nous vivons tous dans un monde où chacun est « écouté » et potentiellement espionné. Non seulement les services de renseignement d’Amérique, de Gaule, de Navarre, de Germanie et d’ailleurs se permettent de surveiller qui ils veulent quand ils veulent, mais, à la faveur des attentats de New York en 2001, ils ont obligé les intermédiaires techniques et les opérateurs de réseaux à répondre à leurs réquisitions de données de communication. Ils interceptent, collectent, archivent et partagent ainsi de manière systématique, proactive, et sans vergogne, tous les échanges, qu’ils soient privés, professionnels, économiques ou diplomatico-politiques.

Qui ne dit mot consent. On se souvient des déclarations courroucées et volontaristes de tel homme ou telle femme d’État se découvrant publiquement à poil sous le microscope insidieux de la fameuse NSA (National Security Agency) ou de ses officines alliées. On a encore à l’oreille leurs belles promesses : « Plus jamais ça ! » ou « laissez-nous faire, nous allons y remédier… » On les revoit se hâtant lentement et différant toute action parce que, quand même, il ne faut pas compromettre la sacro-sainte sécurité, l’économie, l’innovation, les intérêts nationaux, et j’en passe.

Pendant ce temps-là, les citoyens lambda – qui, selon les médias bien informés et les sondeurs, s’en contre-foutraient – attendent toujours les lois ou l’application réelle de textes existants qui protégeraient une vie privée bradée à l’encan à la fois par les États et leurs services régaliens, et par les industriels aspirateurs des si précieuses « data ». Un an après les révélations de Snowden, ce rapport vient à point nommé confirmer la démission du politique, sa soumission aux arguments et à l’emprise croissante du modèle orwellien, son allégeance à une économie capitalistique sauvage et incontrôlée. L’essor de cette inquiétante anomie a de quoi inquiéter. Pour les hauts placés, bien sûr, la protection de la vie privée fait l’objet de petits arrangements-meurtres entre amis, et le commun des mortels doit se satisfaire, chasse aux dissidences oblige, d’un nouveau paradigme, bien pratique, celui la transparence absolue, conséquence enviable, paraît-il, de la vie en ligne.

Dans l’introduction de ce rapport qui relève les non-réactions des uns et des autres, Simon Davies explique : «  Pour illustrer au mieux la réponse-type des gouvernements occidentaux, rien de plus parlant que la réaction du gouvernement britannique – qui reste leur meilleur partenaire opérationnel et diplomatique [des États-Unis] en matière de sécurité intérieure. […] L’intransigeance du Royaume-Uni s’est ressentie jusqu’en février 2014. Huit mois après les premières révélations, le Parlement a été contraint de prendre des mesures sans précédent : Sir Mark Waller, le porte-parole officiel des services de renseignement (Intelligence Services Commissioner), qui avait jusqu’ici refusé de manière répétée de se présenter devant la commission d’enquête de la chambre des Communes, a reçu une convocation formelle et comminatoire. […] Le mois suivant, Privacy Surgeon, avec l’aide de nombreux experts juridiques, a déposé une requête devant le Procureur général (Attorney General of England & Wales), pour qu’il use de ses prérogatives et ouvre une information judiciaire contre le GCHQ (General Communication Headquarters, équivalent de notre DGSE) sur ce qui apparaît comme des violations criminelles de la loi sur les interceptions de correspondances. Cette requête n’a eu aucun effet – le bureau du procureur n’a même pas daigné y répondre.  »

Il poursuit : «  Les gouvernements et les autorités de contrôle de nombreux pays se sont comportés de la même manière, le plus souvent dans une indifférence médiatique considérable. Depuis le début de l’année 2014, force est de constater que les réponses apportées aux révélations Snowden ont été soit erronées soit inconnues. Alors qu’en Allemagne, au Brésil ou au sein du Parlement européen, qui ont été plutôt réactifs en mettant en place des dispositifs propres à faire face à ces révélations, les autres pays – surtout les principaux d’Europe – ne peuvent pas en dire autant.  »

L’inertie post-Snowden, à laquelle s’ajoute le refus silencieux de sauver le soldat Snowden, serait justifiée par au moins deux arguments. Le premier est un poncif du genre : ceux qui se mobilisent seraient des complotistes paranoïaques, car il ne s’agirait pas de données (signifiantes) mais de méta-données, insignifiantes, car ne trahissant rien de la vie privée des gens, ou des docs confidentiels et contrats des industriels. C’est faux, bien entendu, et n’importe quel expert en sécurité des communications électroniques vous le confirmera. Le second argument est contenu dans la devise de notre DGSE – et de ses diverses officines de captation et d’analyse des flux de signaux électroniques (comprenez d’échanges téléphoniques, par mails et Internet) : «  Partout où nécessité fait loi.  » Traduction : « Il y a la loi, des “nécessités” qui imposent des exceptions où la loi est de facto non appliquée… et c’est nous qui décidons ! »

Conclusion provisoire : un an après qu’Edward Snowden et une poignée de journalistes ont pris le risque, aux dépens de leur propre vie, de lancer l’alerte sur les pratiques abusives, hors-la-loi et anti-démocratiques des agences de renseignement, États-Unis en tête, le message qui domine semble être : « Surtout ne rien faire, rassurer le peuple et pointer la lune du doigt. Dormez bien braves gens, la NSA and Co vous (sur)veillent… »Ce constat inquiétant (le mot est faible) pose, une fois de plus, question. Comme qui, des défenseurs des libertés et des « services », fonctionne sur le mode paranoïaque et voit des complots partout ? Ou encore : quelles sont les raisons profondes de la déficience des représentants du peuple, censés défendre les libertés publiques et la démocratie ? Déficience qui fait, encore et toujours, le lit de… qui vous savez.

{{Sur le Web}}<br>

Le rapport publié sur Privacy Surgeon (en anglais)[www.privacysurgeon.org/blog/incision/global-security-analysis-reveals-widespread-government-apathy-following-snowden-disclosures/->http://www.privacysurgeon.org/blog/incision/global-security-analysis-reveals-widespread-government-apathy-following-snowden-disclosures/]<br>

Sa traduction est en cours et sera publiée sur[http://bigbrotherawards.eu.org/effet-Snowden-un-an-apres->http://bigbrotherawards.eu.org/effet-Snowden-un-an-apres]<br>

Une bonne analyse des contre-réactions et des justifications de ces écoutes par Reflets[http://reflets.info/snowden-quelquun-sest-trompe-mais-qui/->http://reflets.info/snowden-quelquun-sest-trompe-mais-qui/]<br>

Une tribune de la Quadrature du Net sur Mediapart[http://www.laquadrature.net/fr/snowden-terminator-et-nous->http://www.laquadrature.net/fr/snowden-terminator-et-nous]

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