Mémoires de quartier

Dans son dernier roman, Zadie Smith agence ses personnages pour dessiner le portrait croisé du Nord Ouest de Londres.

Lena Bjurström  • 17 août 2014
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Mémoires de quartier
© Photo : Zadie Smith, au festival de littérature de Cologne (Allemagne), en mars 2014. (ROLF VENNENBERND / DPA / dpa Picture-Alliance/AFP)

Tout commence par un incident. Une fille paumée et fauchée qui vient mendier à la porte de Leah. Mère à l’hôpital, besoin d’aide. Une explication incohérente pour tenter de soutirer l’argent de sa came. Banale anicroche, dont Zadie Smith tire le fil ténu, y amarrant ses personnages.

Leah, Keisha, Nathan, Félix. Ils ont tous grandi à Caldwell, cité fictive du Nord Ouest de Londres. Tous du quartier. Qu’ils n’ont, en fin de compte, jamais vraiment quitté.

Illustration - Mémoires de quartier

A l’approche de la quarantaine, Leah distribue des subventions aux «bonnes causes» , du fond d’un bureau miteux de Kilburn. Ex-camé, Félix voit le bout du tunnel, et souhaite tout recommencer. Keisha a changé de nom. Désormais Natalie, elle a laissé derrière elle ses origines sociales pour mieux grimper les échelons de sa carrière d’avocate d’affaire, et reçoit des banquiers dans une belle maison, à deux pas de son ancien quartier. De Nathan, on ne voit que les yeux rouges et les vêtements déchirés au coin des parcs. D’une apparition à l’autre, il hante les pages et les rues. Le fantôme du quartier, semblable à tant d’autres. «La casquette, le sweat à capuche, le jean taille basse, c’est un uniforme : ils se ressemblent tous. Du point de vue de Leah ce ne sont que des pantins ridicules, avec leurs gestes, et leurs grimaces grossières, et naturellement la promesse d’un fait divers potentiel qui explique tout sauf la misère et ce qui va avec.»

Zadie Smith n’épargne pas ses personnages. Elle déroule sans scrupules les contradictions et les secrets inavouables. Mais elle ne leur en tient jamais rigueur, s’abstient de juger et se contente de décrire leur réalité. D’un personnage à l’autre, l’auteur modifie sa structure narrative, colle au regard de ses trentenaires de papier pour mieux retranscrire leur cruauté ou leur naïveté. Son écriture ciselée souligne les pensées qui passent, les angoisses qui persistent et l’humour grinçant des situations. La critique sociale n’est jamais loin, mais Zadie Smith est assez fine pour éviter la morale et le mélo.

«Du jour au lendemain tout le monde a grandi.»

Dans le Nord Ouest de Londres, Leah, Keisha, Félix ou Nathan gravitent autour de leurs souvenirs, pas très sûrs de ce qu’ils sont devenus. Ces personnages sont les passeurs des histoires du quartier, figure principale du roman. «Ici, ni crise ni croissance. La dépression est permanente.» Zadie Smith n’est pas agent immobilier, elle ne “vend“ pas son quartier. Mais elle en dresse le portrait avec tendresse et esprit, la dérision toujours liée au sérieux du détail.

«Relent doucereux de narguilé, couscous, kebab, gaz d’échappement d’un bus bloqué dans la circulation. […] Évadés de l’hôpital St Mary à Paddington : un homme sur le point d’être père, qui fume, une vieille femme en fauteuil roulant, qui fume, un dur à cuir armé de ses poches d’urine et de sang, qui fume. Tout le monde aime les clopes. Tout le monde. Journal polonais, journal turc, arabe, irlandais, français, russe, espagnol, News of the World. […] Prospectus : téléphonez à l’étranger pas cher, apprenez l’anglais, épilation des sourcils, Falun Gong, Jésus en abonnement illimité ? Tout le monde aime le poulet frit. Tout le monde.»

A deux pas de la chronique, parfois, Zadie Smith laisse l’impression qu’elle s’éparpille. Mais l’on retrouve toujours le fil de ce roman brillamment construit. Car rien n’est inutile et tout détail a son écho.

  • Ceux du Nord Ouest , Zadie Smith, traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, Coll. «Du monde entier», Gallimard, 416 p., 22,50 euros.
Littérature
Temps de lecture : 3 minutes
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