Time is on my side

Life , pas commun comme titre pour la biographie, parue en 2011, de celui que tous les observateurs avertis du rock mettaient en sursis depuis le milieu des années 1970.

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Un ouvrage à plusieurs niveaux de lectures : celle de l’épopée des Stones, de sa vie de bohémien de luxe, des secrets de fabrication de certains des albums des Glimmers Twins, de l’apport de la musique noire à la révolution musicale des sixties…

“Riff Keechards“, dans un pavé de plus de 700 pages, balaie le disque dur usé de ses mémoires pour éclairer, de son enfance jusqu’aux début des années 2000, la partition de sa vie.

De l’Angleterre puritaine des années 1960 à la France, refuge fiscal des seventies, de l’Amérique fliquée à la Jamaïque révoltée, un déroulé qui court sur plus d’un demi-siècle. Avec humilité, humour et sans concessions. En particulier pour l’establishment , qui aura mené une chasse à l’homme impitoyable à ce saltimbanque perché, pirate libertaire et élégant, indisposé par le virage bourgeois de Sir Jagger, son jumeau d’écriture, qualifié de «Brenda» ou «Sa Majesté» . Et tout le monde y passe : «Godard, on aurait dit un employé de banque.» Un Keith Richards plutôt dubitatif sur One + One , que le cinéaste français était venu tourné en partie dans les studios Olympic, en 1968, dans la banlieue de Londres, lors des premières prises de «Sympathy for the Devil». «Il avait scotché du papier de soie sur les projecteurs pour tamiser la lumière et il a mis le feu au studio. On se serait cru à bord du dirigeable Hindenburg.» «Mon explication, c’est que quelqu’un avait mis de l’acide dans son café…»

Pas tendre non plus avec le premier guitariste, feu Brian Jones, cocufié et méprisé humainement, mais loué pour son inventivité musicale, ni avec le bassiste Bill Wyman, raillé pour le volet comptable de ses conquêtes. Seuls Charlie Watts et Ron Wood trouvent grâce à ses yeux. Et même si, assurément, on sent chez lui le regret de l’éloignement notoire, forcé et mercantile, avec Jagger, il ne lui épargne rien. Sur le mariage du chanteur avec Bianca, en France, en 1971 : «Mick voulait organiser un mariage discret, il a donc logiquement choisi Saint-Tropez au plus fort de la saison estivale.» Des amours cachés entre le saxophoniste du groupe, Bobby Keys, avec Nathalie Delon, encore en couple avec l’acteur, de la pègre marseillaise au garde du corps yougoslave assassiné, et au cœur d’un scandale politique au sein de la famille Pompidou, le guitariste livre son regard décalé et nonchalant sur son séjour forcé sur le territoire français dans les années 1970.

Illustration - Time is on my side - Keith Richards à Abu Dhabi (Émirats arabes unis) en février 2014. (Neville Hopwood / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images/AFP)Sur ses racines musicales, Richards confirme dans Life son addiction à la musique noire et au blues. John Lee Hooker, Muddy Waters, Howlin’ Wolf… figurent évidemment au panthéon du guitariste. Il détaille aussi les techniques d’enregistrement utilisées par le groupe, expérimentales et peu orthodoxes, et son rejet du numérique. Pour Exile on Main Street , l’album le plus caverneux du groupe, enregistré dans les sous-sols d’une villa de la French Riviera, Richards explique que certains des musiciens étaient parfois à plus de 400 mètres de distance pour s’assurer un son «naturel» . Et la découverte d’un accordage différent de son instrument va ancrer son jeu de guitare atypique. L’open tuning, qui permet de faire sonner les cordes à vide comme un accord, lui ouvrira d’autres portes de la perception. Il sera un des rares à l’utiliser sur une 12 cordes (« Wild Horses »), et abandonnera dans la foulée sa corde de mi majeur. Nombre de musiciens s’essayeront en vain à la reprise de certains titres, sans en percer le mystère. Life rapporte certaines des clés harmoniques de ses riffs mythiques.

Tournées chaotiques, personnalités ambigües, amours et filiation, amitiés, drogues (sans prosélytisme), prison et surtout passion pour la musique, un ouvrage drôle, riche et complet, qui devrait faciliter la mise à jour de la nécrologie du guitariste. Une nécro forcément en stand-by dans toutes les bonnes rédactions.

  • Life , Keith Richards, avec Jamie Fox, traduit de l’anglais par Bernard Cohen & Abraham Karachel, Points, 660 p., 2011.

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