Le Collège de philo en danger

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En 1996, je suis allée pour la première fois écouter le séminaire de Jacques Rancière. Un ami m’avait passé la Mésentente et m’avait dit : « Toi qui es à Paris, vas-y, il donne un séminaire au Collège de philo. » Au début, je ne comprenais pas tout. Je comprenais surtout que c’était très important de m’accrocher, qu’il y avait là quelque chose pour moi de capital. Un vendredi sur deux, j’allais rue Descartes écouter Rancière. Ce n’était pas comme à la fac, où j’avais repris des études un an auparavant et où j’avais l’impression d’être une extraterrestre, avec tous ces étudiants très jeunes qui avaient lu des tas de trucs que je n’avais jamais eus entre les mains. Ils avaient un rapport très rationnel aux auteurs, aux textes : ça sert pour les examens, ça servira pour les concours. Moi, c’était une lutte de tous les instants. Avec mes propres limites, avec le temps qui manquait parce que je travaillais pour gagner ma vie, avec la concentration qui partait en vrille, la fatigue d’être devant la table, et pour travailler et pour étudier. Personne ne m’obligeait à faire ça, mais il fallait le faire.

Et puis il y avait le séminaire de Rancière, et là des tas de gens : des étudiants, des pas étudiants, des philosophes professionnels, des étrangers, des gens qui travaillaient comme moi, des gens qui venaient là au lieu d’aller au cinéma, des gens pour qui il était très important de venir écouter Rancière. Je ne parlais avec personne, j’étais intimidée, mais je me sentais moins déplacée qu’à la fac. Au début, le séminaire avait lieu dans une petite salle toute tordue du côté de Sèvres-Babylone, et puis comme il y avait trop de monde on a été transportés dans le bel amphithéâtre de la rue Descartes. L’amphithéâtre était plein. Je poursuivais mes études avec plus de tranquillité maintenant qu’il y avait le séminaire de Rancière au CIPh, qui me rappelait que j’avais le droit de faire de la philosophie même si j’avais 35 ans et que je n’étais pas née dedans. Après mon DEA (ça s’appelait comme ça à l’époque), j’avais vraiment envie de continuer, l’agrégation, la thèse, mais je n’avais plus de bourse de l’étranger. Et en France, il n’y a pas de statut pour les gens qui reprennent leurs études passé 30 ans. Un ami m’a dit : « C’est pas grave si tu ne fais pas de thèse, tu n’auras qu’à écrire un livre. » Et une amie : « Tu devrais donner un séminaire au Collège de philo, c’est comme ça qu’on découvre ce qu’on pense. » Je croyais qu’elle se moquait de moi, mais un jour, dix ans plus tard, j’ai appris que le Collège recrutait, j’ai envoyé un dossier de candidature. Mon projet a été retenu et maintenant que c’était un programme du Collège international de philosophie, j’avais intérêt à bosser.

Je raconte ça parce que le CIPh est menacé 1. Ça a toujours été le cas. C’est dangereux, et ça fait peur, un endroit où 50 philosophes qui ne sont pas tous des profs conduisent des recherches tellement originales que bien souvent elles ne trouveraient pas leur place à l’université (même si beaucoup de ces philosophes font aussi, à l’université, des choses tout à fait reconnues). Cinquante philosophes qui travaillent gratuitement. Il y a longtemps, les séances de séminaire étaient rémunérées, et il y avait des décharges pour les profs du secondaire. Tout ça a été supprimé, peu à peu. Puis le CIPh n’a plus eu de lieu à lui, seulement un local pour sa cellule administrative. Avec quatre permanents et quelques vacataires qui rendent possibles la coordination et l’organisation des 50 programmes de recherches, colloques et journées d’études en France et sur tous les continents, les « samedis du livre », dans les bibliothèques publiques d’Île-de-France, la revue Rue Descartes, gratuite en ligne, les projets éditoriaux, le livre numérique des 30 ans du CIPh ( Intersections, gratuit sur iTunes), le site internet (www.ciph.org).

En trente et un ans d’existence, le CIPh a accueilli 306 directrices et directeurs de programme, certains célèbres, d’autres inconnus du grand public. Il recevait une subvention de 240 000 euros du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Faire autant avec si peu, ça appelle l’admiration et la reconnaissance. Sauf si on a peur que tout le monde pense, et des choses différentes, et que les pensées différentes se rencontrent, ce qui crée toujours quelque chose de nouveau. C’est pour ça que le CIPh est menacé depuis toujours, et qu’aujourd’hui le danger est imminent : la subvention de 240 000 euros est supprimée. 


  1. Une pétition est en ligne sur change.org, onglet « recherche » : CIPh. 


Joëlle Marelli est traductrice, philosophe, écrivain, directrice de programme au Collège international de philosophie.

Photo : FRANCOIS GUILLOT / STF / AFP

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