Harcèlement dans l’espace public : la France à la traîne

En France, les comportements sexistes dans l’espace public sont certes publiquement dénoncés, mais l'arsenal légal ne suit pas.

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Dix heures de marche dans les rues de New York et plus d’une centaine d’interpellations sexistes à l’encontre d’une jeune femme. Voilà ce que montre cette vidéo choc de deux minutes, tournée en caméra cachée et révélée par Hollaback, un mouvement mondial de lutte contre le harcèlement de rue. Visionné par près de 37 millions d’internautes, ce court-métrage dénonce le harcèlement sexuel dans l’espace public, un fléau urbain. Une écrasante majorité de femmes subit quotidiennement regards déshabillants, murmures salaces, insultes ou, pire, attouchements. 65% des Américaines auraient déjà été victimes de harcèlement de rue, d’après une enquête nationale de l’institut Gfk sur une population de 2000 personnes. En France, les statistiques remontent à plus de dix ans. A l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre toutes les violences à l’encontre des femmes, le harcèlement de rue est mis en lumière.

Associations et collectifs interpellent les pouvoirs publics

En France, les associations et les collectifs féministes se mobilisent pour dénoncer ce phénomène endémique, notamment dans les zones urbanisées. «Take back the métro !» est le nom de la nouvelle campagne menée par «Osez le féminisme» qui souhaite que les transporteurs mettent en place un plan de lutte contre les violences machistes. De la même manière que les régies de transports sensibilisent sur les incivilités, l’association suggère notamment qu’elles fassent de même concernant le harcèlement. Né en mars dernier, le collectif «Stop harcèlement de rue» a, de son côté, inauguré en avril dans le XIe arrondissement une «zone sans-relous» . Installées rue de Lappe, les militantes ont cherché à sensibiliser les passants et ont expliqué aux victimes comment réagir face au harcèlement.

Contactée par Politis, l'adjointe à la maire de Paris chargée des questions relatives à l’égalité femmes/hommes, Hélène Bidard, se dit «très sensible à l’action de ces associations et collectifs féministes.» Pour elle, le harcèlement dans l’espace public est bien un «rappel à l’ordre social sexué» et une manière «de renvoyer les femmes vers le privé.» Élue municipale communiste, Hélène Bidard compte bien faire évoluer les choses dans la capitale. Elle souhaite par exemple supprimer les publicités à caractère sexiste, déployer des effectifs de sécurité dans les transports et révolutionner, enfin, l’aménagement urbain afin que l’espace public ne soit plus seulement pensé pour les hommes. A terme, cette conseillère de Paris, réélue en mars 2014, voudrait que le harcèlement dans l’espace public soit puni pénalement au même titre que le harcèlement dans l’espace privé.

«Une double violence»

Aujourd’hui, le harcèlement sexuel sur le lieu de travail est désormais lourdement puni. Pourquoi le harcèlement dans l’espace public ne fait pas l’objet d’une condamnation similaire ? «L’intérêt porté à la sphère privée a pu occulter partiellement les questionnements sur les violences subies dans les autres espaces, notamment publics» , a souligné la chercheuse Florence Maillochon, dans le cadre de la première enquête nationale sur les violences faites aux femmes (Enveff) 1. Cet intérêt pour la sphère privée est justifié : on le sait, les viols sont le plus souvent commis dans le cercle proche, tandis que dans la rue, le harcèlement se solde beaucoup moins souvent par des agressions sexuelles. En 2000, les statistiques de l’Enveff ont montré que «dans la rue, les transports en commun ou les lieux publics, l’agression la plus fréquente est l’insulte ou la menace verbale.» 2

Pourtant, le harcèlement dans l’espace public a toutes les raisons d’être réprouvé. D’abord parce qu’il est psychologiquement épuisant pour les femmes d’avoir tous leurs sens en alerte dès lors qu’elles franchissent le pas de leur porte. Ensuite, et c’est pourquoi le harcèlement est un sujet politique, parce qu’il reste un moyen, rappelle la porte-parole de l’association «Osez le féminisme», Anne-Cécile Mailfert, «de rappeler aux femmes que leur place est celle du foyer, celle de l’intérieur.» Selon cette militante, c’est tout un système patriarcal qui doit être remis en cause, selon lequel «une femme n’est dans la rue que pour se déplacer d’un point à un autre et ne peut stationner au milieu de la place publique.» De son côté, Corinne Fortier, chargée de recherche en anthropologie au CNRS, dénonce un harcèlement, physique notamment, qui reste banalisé. Il est une «double violence pour les femmes» , à la fois «dans l’acte et dans le fait que ce ne soit pas reconnu socialement.»

Illustration - Harcèlement dans l’espace public : la France à la traîne - Visuel du collectif Stop harcèlement de rue.

La fin d’un tabou ?

Blogs, documentaires, BD (Les crocodiles), les initiatives se multiplient afin de faire prendre conscience du phénomène. Et ce qui apparaissait autrefois comme une banalité – une simple tentative de séduction en milieu urbain - est en train progressivement de devenir un sujet politique. En 2012, une étudiante belge en cinéma, Sophie Peeters, a réussi à interpeller les pouvoirs publics. Son documentaire, intitulé Femmes de la rue , filmait le harcèlement urbain en plein cœur de Bruxelles. Quelques mois après la diffusion du film, le gouvernement belge a décidé de punir les comportements sexistes dans l’espace public, lesquels sont désormais sanctionnés d’une peine d’emprisonnement allant de un mois à un an et/ou d’une amende de cinquante à mille euros. En pratique, peu de harceleurs pourront être poursuivis puisqu’il leur faudra être pris en flagrant délit. Ainsi, il s’agit surtout d’une loi symbolique ayant pour but de faire évoluer les mentalités. Comme le précisait Joëlle Milquet, ministre belge de l’Intérieur et de l’Égalité des chances, qui fut à l’initiative de la nouvelle loi, «les comportements sexistes doivent faire l’objet d’une réprobation sociale stimulée par le législateur.»

Des wagons pour les femmes

Certains gouvernements ont fait le choix de prendre d’autres mesures, pour le moins contestables, afin de lutter contre le harcèlement de rue. Au Japon par exemple, rappelle un article de l’Express, il existe, dans le métro, des wagons interdits aux hommes aux heures de pointe, afin de protéger les femmes d’éventuelles agressions. Bien qu’animée de bonnes intentions, cette mesure ne fait que renforcer l’idée selon laquelle les femmes sont des proies face à des hommes potentiellement prédateurs. La ségrégation des femmes dans les transports en commun est pourtant une idée qui essaime de part le monde. La ministre des Transports britannique, Claire Perry, a elle aussi émis le souhait de voir apparaître des wagons exclusivement féminins dans le métro afin d’enrayer la hausse des agressions sexuelles. Le Canada a, pour sa part, décidé d’agir lui aussi par le biais des transports mais de façon un peu plus adaptée. La nuit, les bus sont soumis au système dit de «l’entre-deux» : il consiste, pour les chauffeurs de bus, à déposer les femmes entre deux arrêts afin qu’elles n’aient pas trop de trajet à parcourir pour se rendre chez elles. Mais une fois encore, il s’agit de mettre en place des stratégies pour que les femmes soient de retour plus rapidement chez elles, alors qu’il faudrait surtout rendre l’espace public plus sécurisé pour chacun.


  1. Florence Maillochon, «Violence dans l’espace public», in Jaspard M. (dir.) – E. Brown – S. Condon – D. Fougeyrollas-Schwebel, A. Houel – B. Lhomond – F. Maillochon – M.-J. Saurel-Cubizolles – M.-A. Schiltz, Les violences envers les femmes. Une enquête nationale, La Documentation française, Paris, 2003, 370 pages. 

  2. Jaspard M. (dir.), « Nommer et compter les violences faites aux femmes : une première enquête nationale en France », Population et Sociétés, n°364, 2001, p. 1 


Photo : Une action du collectif Stop Harcèlement de rue (FRANCK FIFE / AFP)

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