Dossier : Tarnac, zadistes... Les nouveaux insoumis

La révolution qui (re)vient

Dans les « zones à défendre » ou au travers de livres manifestes, des mouvements insurrectionnels émergent et proposent une autre organisation sociale.

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I l est sur le plateau de « Ce soir ou jamais », l’émission de Frédéric Taddeï. Il a un peu plus de 30 ans et parle vite, mû par une colère froide. Nous sommes le 31 octobre. Rémi Fraisse, botaniste de 21 ans, est mort quelques jours plus tôt, tué par une grenade lancée par les forces de l’ordre sur des opposants au projet de barrage de Sivens (Tarn). Sur le bandeau en bas de l’écran : « Mathieu Burnel, membre du groupe de Tarnac ». Puis, le sujet de l’émission : « L’écologie, un nouveau champ de bataille ? » Face à lui, Pascal Bruckner, Corinne Lepage ou l’économiste Christian de Perthuis. 

« J’ai l’impression que vous habitez sur une autre planète […], que vous ne comprenez à peu près rien de ce qui se passe dans la jeunesse », leur lance Mathieu Burnel. On le coupe, on lui reproche son manque d’humilité, de cordialité, d’humour… Il reprend : « Il s’avère qu’il y a plusieurs endroits, comme Notre-Dame-des-Landes, comme le Testet, où des gens ont pris acte du fait qu’il n’y avait plus rien à attendre de la politique classique. Depuis 1972 et le rapport du Club de Rome, on sait qu’il y a une crise écologique et que les politiciens n’y feront rien. Il y a des gens qui essaient de prendre au sérieux, minimalement – et Rémi Fraisse en faisait partie –, les conditions matérielles de leur existence. Ces gens-là, ils se retrouvent à la ZAD, au Testet, dans ces émeutes dont vous avez montré les images en vous gargarisant du fait que c’étaient des sauvages. Mais qui sont ces gens ? Ce sont vos enfants, vos neveux, c’est nous. […] Il y a une expérimentation politique qui commence, et c’est ça qui se joue maintenant et que font les jeunes aujourd’hui. » 

Les interlocuteurs du trentenaire sautent sur l’occasion du « conflit de générations » et tentent de le décrédibiliser en l’accablant de poncifs – « crise d’adolescence », « crise d’autorité ». Ce qui leur permet d’éviter le fond du débat. Mathieu Burnel n’est pas venu faire le mariole, mais passer un message. Il renvoie au livre L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007) : « On peut dire que l’insurrection est venue. » Ainsi le lien est fait, volontairement ou non, entre le groupe de Tarnac, Sivens, Notre-Dame-des-Landes et le Comité invisible, signataire de L’insurrection qui vient, ouvrage dont « ceux de Tarnac » se sont toujours dit fervents lecteurs, et d’un nouvel essai, À nos amis (La Fabrique, 2014). 

Paru il y a quelques semaines, ce livre commence ainsi : « Les insurrections, finalement, sont venues. » Grèce, Tunisie, Espagne, mais aussi Turquie, Islande, Syrie, Chili… Plusieurs mouvements insurrectionnels s’élancent depuis 2008 et laissent penser, y compris en France, qu’il y a davantage à espérer d’eux que du processus électoral. Une « génération » ? Certes, une bonne part des insurgés aurait entre 30 et 40 ans. Toutefois, ce qu’ils expriment n’est pas une volonté de rupture franche avec leurs aînés, mais avec le système existant. Il en est d’ailleurs de l’âge de leurs parents parmi eux, et des plus jeunes, comme Rémi Fraisse, pour qui la défense du milieu de vie n’est ni une conquête ni une revendication, mais une évidence. Ils ne disent pas « écologie » parce que le divorce est consommé avec ce terme jumeau de celui d’« économie », et qu’il a été avalé par le capitalisme, une logique gestionnaire de l’environnement et les partis traditionnels, des Verts à EELV… Ils disent simplement la « vie » et même les « Terriens » pour le Comité invisible. Non pour faire de la mauvaise poésie, mais parce que ça permet de ne pas distinguer « l’homme » de « l’environnement ». 

Dans ces mouvements, les mots comptent beaucoup parce qu’ils renvoient à des schémas de pensée et de fonctionnement que leurs membres récusent. Mais aussi parce qu’ils disent se battre pour trouver du sens, sortir des discours et revenir à une « parole vraie » en accord avec leurs modes de vie. « Il n’est plus question de sortir militer, mais bien de partir de là où on est, de conjointement “vivre” et “lutter” dans une tension jamais résolue », résume le collectif Mauvaise Troupe, en introduction de Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle (Éd. de l'Éclat, 2014). Un livre qui reprend le récit de luttes, d’occupations, de révoltes qui se sont déroulées depuis 2000 et dont les acteurs ne veulent pas être « dépossédés ». La ligne directrice de l’ouvrage recoupe celle défendue dans À nos amis : se situer « au ras de l’expérience ». Pour le collectif Mauvaise Troupe comme pour le Comité invisible, la question révolutionnaire n’est pas une hypothèse : elle se pose de manière concrète, dans la vie de tous les jours.

Le retour de la commune

La question révolutionnaire se solidifie autour de l’idée de commune pour celui qu’on nomme le « groupe de Tarnac ». « Le “groupe de Tarnac”, c’est une réalité judiciaire et médiatique, pas un groupe politique », corrige Benjamin Rosoux, qui travaille à l’épicerie de ce village de Corrèze, théâtre d’une opération antiterroriste de grande ampleur en 2008. À l’époque, Mathieu Burnel et sept autres de leurs amis ont été mis en examen, soupçonnés d’avoir saboté des caténaires. Ce qui n’a jamais été prouvé. L’instruction est terminée, mais, officiellement, ils n’ont pas l’autorisation de se voir. Tarnac est situé sur le plateau de Millevaches, où de plus en plus de gens se retrouvent en assemblées au cours desquelles s’organise la vie locale. 

« Le point de départ, explique Benjamin Rosoux, c’est comment on fait depuis là où on habite. Kobané, la sécession politique du Kurdistan syrien ou le renouveau zapatiste laissent croire que la perspective révolutionnaire peut être en prise avec le réel. En France, on peut espérer quelque chose de la densification de pratiques de ce type ancrées sur des territoires. » C’est pourquoi ceux de Tarnac se sentent plutôt « en phase » avec les ZAD, ces « zones à défendre » pouvant déboucher sur une réalité communale. « Ce sont des points de cristallisation autour de la destruction d’un habitat », souligne Benjamin Rosoux. À nos amis mentionne le mouvement « Sème ta ZAD » : « Il s’agit de reprendre des activités agricoles sur les terrains expropriés par le constructeur de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, désormais occupés par les habitants, commente le Comité invisible. Un tel geste place immédiatement ceux qui y réfléchissent sur un temps long, en tout cas plus long que celui des mouvements sociaux traditionnels, et induit une réflexion plus générale sur la vie à la ZAD et son devenir. » 

« Cela renvoie aux “zones d’autonomie temporaires” théorisées par Hakim Bey en 1991 dans TAZ, zone autonome temporaire (Éd de l'Éclat, 1997)», considère la sociologue Isabelle Sommier, qui a travaillé sur les mouvements contestataires et altermondialistes. Il s’agit de soustraire une portion de territoire au contrôle de l’État et de l’économie de marché. « La commune n’est certes pas une idée neuve, observe Jacques Fradin, ancien mathématicien proche du Comité invisible et contributeur d’ À nos amis. Mais ça n’est pas un hasard si elle ressurgit si fort aujourd’hui. Elle entend rompre avec cet individualisme qui est à la base de notre économie. » Ce qui « fait la commune », selon le Comité invisible, « c’est le serment mutuel prêté par les habitants d’une ville ou d’une campagne de se tenir ensemble » .

Typologie des zadistes

Rassemblés à l’endroit du futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes (NDDL), en Loire-Atlantique, ou sur la zone humide du Testet, à Sivens, dans le Tarn, plusieurs centaines de jeunes et de moins jeunes se sont installés dans des yourtes ou des fermes « réquisitionnées ». Bienvenue dans l’univers des ZAD. Des micro-sociétés où l’on pratique le maraîchage bio, où l’on vit chichement de dons et de récup. Et où on lutte par l’occupation pour empêcher ici l’implantation d’un aéroport, là la création d’un barrage… S’agit-il de changer le monde ou de changer de vie ? Et sur quels fondements politiques ? 

« On est autant de personnes que de points de vue », indique « Camille », prénom générique et non genré que les zadistes se donnent pour répondre à la presse. À 35 ans, cet ancien travailleur du BTP a passé un an à NDDL, un autre à Sivens, avec pour seule ressource un RSA rebaptisé « revenu de soutien à l’activisme ». Révolutionnaire, « Camille » ? Oui, acquiesce-t-il, si l’on entend par là « la remise en cause des schémas structurels de la société sur le long terme ». Rien à voir avec une quelconque prise de pouvoir. « Ce qu’on expérimente, ce sont des façons de se réapproprier nos moyens d’action et de décision. » Marx et Bourdieu ne sont pas loin. Mais « Camille », qui « ne lit pas », ne veut avoir ni Dieu ni maître. « Non à l’aéroport et à son monde », peut-on lire sur des banderoles à NDDL. 

« Moi, je suis “zadiste” parce que j’habite sur la ZAD et que je suis contre l’aéroport, mais je ne suis pas vraiment d’accord avec la deuxième partie de la formule », admet Sylvain Fresnault, paysan de NDDL. Il vit depuis plus d’un an dans une « entraide poussée » avec ses voisins zadistes. « Ce “monde” dont ils ne veulent plus a perdu la notion du respect du vivant : que ce soit dans les relations de travail, dans le rapport à la planète ou dans le système productif en général », avance Françoise Verchère, conseillère générale (Parti de gauche) et coprésidente du CèdPa, un collectif d’élus anti-aéroport à NDDL (1)

« Sur la ZAD, il y a une unité par rapport à un ennemi commun, mais les gens viennent avec des motivations très différentes », note Ben Lefetey. Le porte-parole du Collectif Testet, regroupement d’associations anti-barrage, s’essaie à une petite typologie des zadistes : « anars du coin » qui ne croient ni en la justice ni en la politique, « fêtards » au profil plus libertaire, « attirés par la vie sur la ZAD plus que par la lutte ». Et puis les diplômés, pacifistes, « souvent végétariens », adeptes de la sobriété volontaire, pétris des théories de la décroissance, et que le modèle agricole actuel écœure. « Il y a chez eux une vraie recherche de cohérence, commente Ben Lefetey. Ils sont très exigeants pour ce qui concerne les élus et la démocratie, mais également vis-à-vis d’eux-mêmes. Ils sont dans une radicalité de pratiques. » 

Car, si certains rêvent du grand soir, la plupart s’appliquent d’abord à réinventer le vivre-ensemble. « Les zadistes font des commissions pour tout : pour savoir qui fera la vaisselle aussi bien que pour réfléchir à l’avenir », témoigne Alain Hébrard, retraité de la Confédération paysanne, très impliqué à NDDL. Côté mœurs, la liberté sexuelle domine : « On a moins besoin d’être dans le cocon du couple, puisque les relations sont beaucoup plus fraternelles qu’à l’extérieur », précise « Camille ». Amour libre, démocratie directe, repli communautaire… « On est dans la continuité du Larzac, de Plogoff », observe Pascal Durand, eurodéputé Europe Écologie-Les Verts (EELV). Il n’hésite pas à qualifier ces mouvements d’ « écologistes », « dans le sens où ils sont une résistance à une machine policière, financière, politique, au nom de la défense du bien commun qu’est la nature ». Ironie de l’histoire, ce « Larzac 2014 » est réprimé par un pouvoir de gauche et… de soixante-huitards.

Lutter à petite échelle

« Écologistes » ? La qualification déplairait à une bonne part de la nébuleuse zadiste. Car c’est la hantise du pouvoir qui cimente ce petit monde. « Par exemple, explique « Camille », on réfléchit à comment faire pour que ce ne soit pas toujours les mêmes qui parlent aux médias. Ceux qui sont moins à l’aise à l’oral ont aussi beaucoup de choses à dire. » À Sivens comme à NDDL, la notion de droite et de gauche est considérée avec perplexité, les partis politiques avec dégoût. Quant aux hommes politiques, ils sont en général accueillis sous les huées, quand ce n’est pas, comme Nicolas Hulot, sous les épluchures de patates… 

« Il y a une méfiance terrible vis-à-vis des politiques, rapporte Alain Hébrard. Dans les années 1960, les gens du Larzac étaient imprégnés de culture politique. Aujourd’hui, beaucoup de zadistes n’ont ni mémoire ni culture politique. » Ou une culture différente qui brouille les grilles de lecture habituelles. D’où ces interminables assemblées générales où le scrutin majoritaire ne suffit plus et où l’unanimité prime. 

« Il y a cette volonté de mouvement sans leader, sans chef, dans une recherche perpétuelle du consensus. S’il n’a pas lieu, chacun fait ce qu’il veut, explique Ben Lefetey. Ce n’est pas un modèle de délibération inédit, c’est une sorte de retour à des pratiques politiques perdues. » Au risque de réinventer perpétuellement la roue ? « Ces gens qui sont lucides sur la grande misère de la politique actuelle n’ont ni confiance ni espoir dans l’institutionnalisation de leur démarche, affirme Françoise Verchère (1). Ce retrait du monde, cet enracinement sur un territoire, c’est une forme de lutte en soi. Dans cette société si dure, créer une bulle à sa petite échelle, c’est moins angoissant, plus opérationnel que d’attendre la révolution. »

Une réponse au cynisme

« J’ai vécu Mai 68. Comme beaucoup, j’ai eu le sentiment qu’ensuite quelque chose s’était endormi », témoigne Jacques Fradin, qui considère ceux du Comité invisible comme « ses enfants ». « Aujourd’hui, on a atteint un degré de cynisme insupportable. L’état de jacquerie est diffus. Des jeunes se lèvent et disent “non”. Quand l’autorité réprime, le mécontentement grimpe. C’est l’insurrection. En cela, Sivens est un prototype. La révolution, ce serait le degré suivant », estime-t-il. « Mais quel projet révolutionnaire ? », interroge Isabelle Sommier, pour qui tous ces mouvements « restent minoritaires en regard de l’altermondialisation, par exemple ». Ce qu’elle trouve plus important, c’est la gradation de la réponse antiterroriste face à de tels mouvements sociaux. 

Cette critique du monde actuel est sévère. Certains la disent désenchantée, d’autres y voient ressurgir des idées qu’ils croyaient disparues et des façons de faire assez réjouissantes, ne serait-ce que parce qu’elles ouvrent des perspectives. « Après la fin des grandes idéologies, la question de la révolution se pose à nous. On n’a pas le choix », résume Benjamin Rosoux. Cette absence de choix sonne comme le contraire d’un renoncement.


(1) Retrouvez Françoise Verchère dans le film « Etat d'élue » (2010) de Luc Decaster : l'élue locale fait face à l’hydre bureaucratique au service du pouvoir économique.

Ce film a été sélectionné par Politis pour le cycle « La Chose politique » de Tënk. Avec 6 films documentaires à redécouvrir du 1 er avril au 31 mai 2022.


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