Si Jaurès (3)…

… avait vécu

Bernard Langlois  • 28 novembre 2014
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Le 25 décembre 1920, lorsque s’ouvre, à Tours, le XVIII ème congrès du Parti socialiste français (SFIO), qui va durer cinq jours, Jaurès aurait eu 61 ans et nul doute qu’il aurait tenu toute sa place dans des débats qu’on pressent dramatiques.

Car ce qui joue là, dans cette salle du Manège plutôt moche, lugubre, juste décorée de quelques guirlandes et bannières (ah ! la politique, en ce temps-là, n’était point spectacle et coûteuse débauche…) est

Illustration - Si Jaurès (3)…

de nature à faire voler en éclat l’unité d’un parti déjà bien divisé et que la Révolution russe va finir de casser.

Ce qui est en jeu, c’est rien de moins que l’adhésion à la IIIè Internationale, ce “Komintern” que dirige d’une main de fer le camarade Zinoviev et qui entend se substituer à l’Internationale socialiste, deuxième du nom. Mais ce ralliement à la direction bolchevique (car telle est bien la réalité, ce sont eux qui mènent la danse, les bolcheviks, forts de leur révolution triomphante) ne doit se faire qu’à un certain nombre de conditions, précisément 21 [^2], qui doivent être acceptées en bloc par les partis impétrants.

La bataille de tribune va être argumentée de part et d’autre, parfois féroce, toujours passionnée et passionnante…[^3] Mais en réalité, les dés sont jetés.

Venus des quatre coins de France, les délégués sont dûment mandatés par leurs sections, et le résultat final ne fait aucun doute : la Section française de l’Internationale socialiste va rallier, avec armes et bagages, l’Internationale communiste issue de la Révolution d’Octobre. L’unité des socialistes français a vécu, et Jaurès, son artisan inlassable, n’est même plus là pour la défendre.

Eût-il vécu que ça n’aurait sans doute rien changé : la force d’attraction, après la terrible saignée, d’une révolution prolétarienne victorieuse est trop forte auprès des militants ouvriers, qui écoutent, les yeux brillants, leurs dirigeants revenus de Moscou [^4] leur décrire une situation, certes difficile, mais exaltante, qui rappelle celle de la France de 1792-93 sous la férule des Conventionnels , la nation unie et son armée du peuple repoussant les armées coalisées contre elle aux accents de la Marseillaise, comme l’Armée Rouge taille en pièces ses ennemis intérieurs et extérieurs…

Oui, la nouvelle Internationale, le communisme en gestation font rêver les socialistes français.

Jaurès aurait-il voté l’adhésion ? On peut, sans risque de le trahir, répondre par la négative.

Oh ! Non qu’il se serait reconnu dans cette aile droite du parti qui ne conçoit que la tambouille parlementaire et les compromis bourgeois, une République a minima , qu’il convient certes de défendre contre toute tentative de restauration monarchique, mais certes pas de se laisser aller à de coupables complaisances envers ces irresponsables qui s’en prennent aux propriétaires, aux possédants, aux patrons…

Jean Jaurès, on l’a dit, est un révolutionnaire, un anticapitaliste qui croit que la lutte de classes est le moteur de l’Histoire ; qui veut conduire le mouvement ouvrier vers une société communiste, sans classe, fraternelle ; qui a toujours été aux côtés des ouvriers en lutte : mineurs de Carmaux, verriers d’Albi, et aux premiers rangs, face aux flics, dans leurs manifestations.

Mais il est aussi un des plus brillants intellectuels de son temps, un des plus instruits, un philosophe d’envergure et un des meilleurs connaisseurs des travaux de Hegel ou de Marx, qui ont largement nourris sa réflexion [^5].

Non, le jaurésisme n’est pas cette eau tiède, réchauffée sur leurs petits fourneaux par les piètres héritiers aujourd’hui aux manettes et que ne méritent nullement d’être encore appelés socialistes.

Le « hollandisme », sans doute, lui donnerait des haut-le-cœur.

Mais il ne croît pas au « Grand Soir » et professe ce qui paraît être un oxymore, ce « réformisme révolutionnaire » , qu’étudie en détail Jean-Paul Scot [^6]. La fameuse « synthèse jaurésienne » .

Mort 3 ans avant Octobre 1917, Jaurès n’a évidemment pu prendre aucune part dans le grand débat du Congrès de Tours. Mais tout ce qu’on sait de lui, de son amour de la liberté, de son respect des personnes, de son refus de toute dictature — fut-elle du prolétariat— permet d’affirmer qu’il aurait été de ceux, qui ont repoussé l[es 21 conditions]( Les 21 conditions d’adhésion à la IIIe Internationale (pdf – 134,78 ko)) et [le télégramme comminatoire de Zinoviev.](Congrès de Tours 1920-Télégramme Zinoviev (pdf – 183,92 ko)) De ceux qui, avec Blum (même s’il était plus à gauche que lui), seraient restés « pour garder la vieille maison. »

Quitte (et on imagine le crève-cœur) à perdre son enfant de papier, cette Humanité qui va devenir donc « l’organe central du Parti communiste français » .

Citons pour finir, en une illustration qui vaut preuve, cet extrait du discours à la tribune du congrès, de son plus proche disciple, Jean Longuet : « Nous voulons toujours aller à la troisième Internationale, mais une troisième Internationale qui soit véritablement ce que son titre suppose, c’est-à-dire la continuation normale du socialisme universel, la succession de la deuxième, comme celle-ci fut la continuation de la première, une Internationale de classe, et non une Internationale de secte, une Internationale comprenant tout le prolétariat international.»

(…)

« Si vous voulez que nous restions dans la maison — et j’y suis attaché par toutes les fibres de mon être— il faut que l’air y soit respirable. Nous avons reçu hier un message de Moscou qui est un outrage et une provocation (le fameux télégramme de Zinoviev). Le moment est venu, pour vous, de dire si vous êtes prêts à recevoir le knout. Moi, je ne le suis pas.»

Je pense que, la mort dans l’âme, c’est à peu près ce qu’aurait dit Jaurès.

Si Jaurès avait vécu.

[^2]: Dont l’alignement inconditionnel sur la politique décidée à Moscou.

[^3]: On peut lire ici l’intégralité des débats.

[^4]: Notamment Marcel Cachin et Ludovic-Oscar Frossard, qui avaient été mandatés par le Parti pour une mission d’information.Frossard devint le premier secrétaire général du PCF.

[^5]: Il dit notamment avoir toujours été « dirigé par ce que Marx a nommé magnifiquement l’évolution révolutionnaire.»

[^6]: Jaurès et le réformisme révolutionnaire, op. cité.

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