Après le « plombier polonais », le « touriste chinois » !

Notre jeune ministre de l’Économie, qui n’est apparemment embarrassé d’aucune culture sociale, se propose de déréglementer tous azimuts.

Denis Sieffert  • 11 décembre 2014 abonné·es

Il paraît que l’on reprend espoir dans l’entourage de François Hollande. Avec un bel ensemble, sûrement spontané, plusieurs journaux nous ont expliqué, au cours des derniers jours, pourquoi « il » y croit encore, ou pourquoi « il » y croit de nouveau. Nos gazettes ont aussitôt fait l’inventaire de toutes les raisons que le Président a d’espérer, en dépit de sondages calamiteux. Et le 7 décembre, à la télé, Manuel Valls s’est lui-même livré à cet exercice audacieux, et apparemment solidaire. Si tant est que l’espoir de l’un ne fait pas le désespoir de l’autre…

Mais quelque chose m’a frappé dans cette joyeuse énumération. On pourrait en faire une devinette : qu’y a-t-il de commun entre la baisse de l’euro (qui fouette nos exportations), la chute du cours du pétrole (qui diminue les coûts de transport), la baisse des taux d’intérêt (qui allège notre dette), et le retour de Sarkozy (qui agit comme un repoussoir) ? La réponse est simple et terrible à la fois : aucun de ces quatre événements ne doit quoi que ce soit au gouvernement… C’est pour ainsi dire un don du ciel ! À croire que les facteurs qui conditionnent désormais notre vie sociale échappent à la politique. Pas étonnant donc qu’une pensée magique souffle sur le gouvernement qui implore toujours le retour de la croissance comme les Bochimans du désert de Kalahari prient les dieux de leur apporter la pluie. Hélas, la magie ne va pas jusqu’à supprimer le chômage. Les conjoncturistes continuent de prévoir de nouvelles destructions massives d’emplois pour les prochains mois. Les amis du président de la République et ceux du Premier ministre n’ont donc pas trop de raisons de se réjouir si l’on considère que la question de l’emploi est la principale préoccupation des Français. Celle qui conditionne en grande partie leurs choix politiques. D’autant que les dieux ne seront pas toujours cléments. La baisse des taux d’intérêt, par exemple, ne devrait pas durer. Mais il y a plus inquiétant pour la cote de popularité de François Hollande. C’est l’action du gouvernement lui-même. Mercredi, Emmanuel Macron présentait au Conseil des ministres le projet de loi qui porte déjà son nom. Notre jeune et impavide ministre de l’Économie, qui n’est apparemment embarrassé d’aucune culture sociale, ni ne se sent comptable de l’avenir de la gauche, se propose de déréglementer tous azimuts : extension du travail le dimanche, dérégulation des professions judiciaires, assouplissement des règles de licenciement, privatisation des aéroports, déréglementation du transport par autocar.

Encore a-t-il fallu qu’une âme charitable retienne son bras, car notre ministre de gauche ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin. Il était question de transformer les cabinets d’avocats en entreprises, de déréglementer l’installation des pharmacies, de supprimer les seuils sociaux… et bien d’autres choses encore. Ce n’est sans doute que partie remise ! Pas étonnant dans ces conditions que le Medef applaudisse à tout rompre ! Dans ce capharnaüm législatif, l’affaire du travail du dimanche tient lieu de symbole. On nous dira, pourquoi cinq dimanches par an et pas douze ? Parce qu’on voit bien que l’offensive libérale n’a pas de limites. La pente est vertigineuse. Et parce que la question du repos dominical n’est pas seulement, et peut-être pas essentiellement, une question économique. On entend ici ou là que nos concitoyens se doivent d’être au garde-à-vous à la caisse ou devant leur rayonnage quand se présente le « touriste chinois ». Si bien que celui-ci, par ailleurs fort sympathique, et ardent consommateur, jouirait d’un privilège qu’il ne demande pas : celui de décider de notre organisation sociale, de notre mode de vie et de notre rapport au temps. Bien à son insu, il est en passe de rejoindre le fameux « plombier polonais » dans une sorte de mythologie antisociale. Alors qu’il y a fort à parier qu’au fond de lui-même, il ne lui déplairait pas de partager un peu de nos acquis sociaux ringards et surannés. En fait, le libéralisme fonctionne toujours avec les mêmes ressorts. Une injonction à nous aligner sur les systèmes sociaux les moins avantageux. Et quand nous résistons, ce sont les mêmes arguments de « bon sens » qui nous accablent : comment pourrions-nous avoir raison contre ce vaste monde si courageux qui travaille jour et nuit et à tous les âges de la vie ? C’est bien le débat d’aujourd’hui, mi-politique, mi-philosophique. Apparemment, Emmanuel Macron ne se pose pas trop de questions philosophiques. Et il n’est pas non plus très politique. Il charge sabre au clair en n’ayant cure du rapport de force.

Mais il se pourrait bien que la politique le rattrape. Sa loi défrise en effet bon nombre de parlementaires socialistes, bien au-delà des frondeurs. Tous se rendent compte qu’il y a là comme un point de non-retour, pour le pays et pour la gauche. Le texte viendra devant l’Assemblée nationale le 22 janvier. Ce sera un test pour l’exécutif. Car, derrière le téméraire Emmanuel Macron, il y a bien sûr Manuel Valls et François Hollande. Il le sera aussi pour les frondeurs et tous les socialistes. Un test aux conséquences considérables. C’est une véritable boîte de Pandore du libéralisme qui pourrait s’ouvrir.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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