Malcolm X, l’homme derrière le mythe

L’historien Manning Marable livre un portrait du leader afro-américain le plus controversé du XXe siècle. Un essai rigoureux et passionnant.

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Le 21  février 1965, à New York, le leader afro-américain Malcolm X est assassiné. Au moment de son décès, il est un personnage controversé, craint pour ses discours extrêmes et sa pugnacité, adoré par ceux qui, lors de ses obsèques, le célébreront comme le « prince étincelant » de la communauté noire. Dans les années 1960 et 1970, la génération du Black Power fera de Malcolm X son icône, emblème d’un activisme qui s’inspire du nationalisme noir pour construire une lutte anti-impérialiste contre l’oppression. Militant complexe, Malcolm X fut également l’objet d’une littérature foisonnante, d’abord avec son autobiographie écrite avec le journaliste Alex Haley, puis des essais, des pamphlets et même un film réalisé par Spike Lee, en 1992, qui propulsa le cinéaste sur la scène internationale.

Face à cette profusion, l’héritage de Malcolm X a souvent été comparé à un gigantesque test de Rorschach. La figure du leader y est sans cesse réinterprétée, et chacun la façonne à son image. Raciste méprisable, humaniste, icône du multiculturalisme, il y aurait ainsi autant de Malcolm que de commentateurs de son œuvre, autant de X que d’Américains, et au bout du compte un mythe difficile à cerner. Dépasser la légende, «  humaniser  » Malcolm est alors la première tâche que se donne l’historien américain Manning Marable. Son livre est le résultat d’un projet collectif de dix ans qui s’est élaboré autour de l’étude de centaines de sources, parmi lesquelles les correspondances du leader, ses carnets de voyage, les innombrables rapports du FBI qui lui sont consacrés et des entretiens effectués avec ses compagnons de route. Avec un impressionnant souci du détail, Marable se propose «   de raconter la véritable histoire de Malcolm   » et de tendre vers une objectivité qu’il considère comme un fondement de l’investigation historique.

Cette histoire débute à Omaha, dans le Nebraska, le 19 mai 1925. Dès son enfance, Malcolm baigne dans une ambiance militante. Ses parents sont des panafricains, disciples du leader jamaïcain Marcus Garvey et victimes des menaces de plusieurs organisations de Blancs suprémacistes. En 1929, la famille survit à un attentat qui détruit sa maison sous les flammes ; en 1931, le père de Malcolm est assassiné. Adolescent, Malcolm s’installe à Boston, où il côtoie les milieux de la petite délinquance. En 1946, il est incarcéré pour cambriolage. Dans son autobiographie, il se décrit comme un prisonnier violent, que ses codétenus nomment Satan. Grâce à une correspondance avec sa famille, il découvre toutefois un groupe religieux qui changera sa vie : la Nation of Islam. Le jeune homme est séduit par le récit théologique de l’organisation, qui reconnaît les Noirs comme les membres d’une race divine et les Blancs comme des êtres inférieurs. À sa sortie de prison, il la rejoint et fréquente celui que l’on nomme son prophète, Elijah Muhammad. Impressionné par les qualités d’orateur du garçon, celui-ci le rebaptise Malcolm X et le nomme représentant de la Nation à New York. À Harlem, Malcolm deviendra un leader communautaire dont les prises de position attirent un large public, dépassant les seuls disciples de son mentor.

Les années qui suivent verront ** la rupture progressive de Malcolm X avec la Nation of Islam. Pour Marable, la principale ligne de tension entre Elijah Muhammad et son fidèle réside dans leur rapport au politique. Alors que le premier demande à ses disciples de ne pas intervenir dans les affaires politiques américaines, Malcolm X croit en un activisme engagé. Plusieurs altercations opposent les deux hommes jusqu’à la mort de Kennedy, après laquelle Malcolm critique sèchement le président défunt. Cette prise de position causera sa suspension de la Nation of Islam. Dégoûté par la révélation des relations extra-maritales qu’Elijah Muhammad entretient avec des jeunes filles de l’organisation, attristé par l’incapacité du mouvement à réagir lorsque ses membres sont agressés par la police, Malcolm X entre alors dans la dernière phase de son existence, celle qui verra la création de deux associations, la Muslim Mosque, Inc., au retour de son pèlerinage à La Mecque, et l’Organization of Afro-American Unity, défendant le front uni des organisations noires. En février 1965, le destin de ces associations est toutefois brusquement interrompu. Alors que Malcolm s’apprête à prononcer un discours, il est assassiné par ce que Marable envisage, sources à l’appui, comme une coalition entre des membres de la Nation of Islam et des agents du FBI.

Dans l’ouvrage, se dessinent alors deux idées principales. D’abord, il s’agit pour Marable de dénoncer un préjugé souvent associé à la carrière de l’activiste, qui voudrait que celui-ci soit passé d’une phase nationaliste, lors de laquelle il prônait la haine du Blanc, à une phase pacifiste. Pour Marable, l’évolution du leader est complexe, et ses discours des années 1950 laissaient déjà entrevoir des préoccupations révolutionnaires et panafricaines. Ensuite, en réaction à cette première idée, l’ouvrage soutient qu’il n’y aurait pas deux Malcolm mais des Malcolm, qui, au cours de quatre décennies, n’ont cessé d’avancer de concert. Pour Marable, l’histoire de Malcolm X est celle d’une série de réinventions grâce auxquelles le leader a pu réorienter son discours mais aussi se laisser traverser par de multiples influences et expériences de vie. Ainsi, Malcolm X est à la fois un stratège, « un ethnographe ciselant son langage pour l’adapter au contexte culturel de ses différents publics », un militant sincère aux prises avec des idées parfois contradictoires et un homme de la rue dont le vécu non linéaire détermine les prises de position. Le livre est le portrait d’un homme qui perçoit finement les enjeux de son époque tout en cherchant à donner une cohérence à un combat politique en permanente construction. À sa sortie aux États-Unis, en 2011, l’ouvrage de Manning Marable a été l’objet de critiques violentes. On a décelé dans le texte un traitement parfois approximatif des sources. On a regretté la posture de Marable, qui aurait lissé le caractère révolutionnaire de Malcolm X pour le rendre plus acceptable par des lecteurs conservateurs. Surtout, on s’est attaqué au récit qu’on y trouve de la vie privée de Malcolm, faite de confrontations avec son épouse, de misogynie, de relations sexuelles multiples, dont une homosexuelle, ce qui causa la rage de certains militants contemporains du nationalisme noir souvent particulièrement homophobes.

Décédé trois jours avant la sortie de son livre, Manning Marable n’a malheureusement pas pu répondre à ses détracteurs. Il demeure que l’ouvrage constitue non seulement le texte le plus détaillé sur la carrière d’un leader majeur dans l’histoire des États-Unis mais aussi un témoignage troublant sur la construction d’un parcours politique, que l’on observe ici en marche avec ses évolutions, ses erreurs, ses contradictions et ses métamorphoses.


Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965) , Manning Marable, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat et Patrick Silberstein, Syllepse, 752 p., 23 euros.

Photo : UPI/AFP ARCHIVES/AFP

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