Aurel : « L’humour dérange »

Le dessinateur Aurel livre ses sentiments après l’attentat et raconte son histoire personnelle avec Charlie Hebdo.

Ingrid Merckx  • 11 janvier 2015
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Illustration - Aurel : « L’humour dérange »

Lendemain de l’attentat, encore la sidération… J’ai fait un dessin hier soir disant qu’on ne pouvait pas pleurer, parce que les larmes sur un dessin, ça fait baver l’encre… J’ai dessiné ça sur un coin de bureau… Je pensais surtout aux infos qui tombaient sans arrêt, aux rassemblements qui se préparaient… Ce dessin n’était qu’une première idée. Mais, c’est vrai, les larmes ont du mal à sortir. Elles sont comme glacées. Il faut pourtant continuer à dessiner… C’est normal qu’on sollicite les dessinateurs parce qu’ils ont payé un lourd tribut dans cet assassinat du 7 janvier contre Charlie Hebdo . Cela étant, ils ne sont pas seuls à être morts. C’est tout un journal que leurs assassins voulaient tuer. C’est à la liberté de la presse qu’ils s’en sont pris. C’est pourquoi les rassemblements me paraissent plus forts que nos dessins. On dessine pour rendre hommage à nos copains, mais on n’est pas plus habilités que d’autres à défendre la parole citoyenne. Cela concerne tout le monde.

Les caricaturistes sont-ils plus une cible que les autres ? Peut-être. Parce qu’on se moque. Et les gens n’aiment pas qu’on se moque. On fait de l’humour. Or, l’humour dérange. Et pas seulement le radicalisme religieux ! Je n’arrive pas à me sortir de la tête plusieurs situations où l’humour a été mal compris. La société a changé. Dans un avant que je n’ai pas connu, l’humour avait plus de place me semble-t-il. L’avènement d’Internet a dû changer beaucoup de choses, y compris pour des abrutis qui y ont trouvé à la fois un exutoire et une caisse de résonance. Ça a donné des ailes à des gens raidis contre l’humour. On les entendait moins auparavant.

Je n’ai jamais travaillé à Charlie Hebdo . J’aurais bien aimé quand j’ai commencé ! J’en étais grand lecteur au lycée. Pour moi, seul Charlie existait. C’était aussi l’endroit où il y avait le plus de dessinateurs qui travaillaient. C’est Tignous qui m’a mis le pied à l’étrier. Quand j’avais 18-19 ans, à Montpellier, j’allais montrer mes dessins aux dessinateurs de Charlie que je croisais sur des festivals. À chaque fois, ils me disaient : « Va voir Tignous, il est de bon conseil. » Je l’ai rencontré en 2001, quand Charlie a fait la tournée des grandes villes dans le cadre de la campagne municipale, il était venu à Montpellier présenter leur supplément. Il m’a dit : « Tes dessins n’ont pas le niveau d’être publiés en presse nationale, essaie d’abord en presse locale. Ils peuvent avoir besoin de quelqu’un sur place. » Comme il était justement en train de discuter avec des gens de la Marseillaise, il leur a demandé s’ils n’avaient pas besoin d’un dessinateur.

Quelques jours après, j’allais à la Marseillaise . Et c’est comme ça que j’ai publié mes premiers dessins, grâce à Tignous. Après, nos liens sont restés très forts : je lui montrais mes dessins, il m’envoyait balader parce qu’il ne les trouvait pas très bons. Mais comme je revenais à la charge et que je n’étais pas dépité par ses critiques, il s’est dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Il m’a encouragé. J’ai commencé à venir à Charlie, à Paris, aux réunions de bouclage, pour faire mes dessins avec les autres. Aucun n’est jamais paru, pas encore assez bons, en tout cas pour Philippe Val, qui avait alors le final cut … Par la suite, mon chemin s’est éloigné de Charlie. Sans doute, notamment, parce que j’ai commencé à publier ailleurs. Petit à petit, le temps passant, je me suis rendu compte que je n’était pas toujours d’accord avec certaines de leurs approches. Je suis plutôt de l’école « pas de côté » que « coup de poing ». Mais il en faut pour donner dans le coup de poing !

Et puis en 2008, dans le conflit Charlie-Siné, j’ai soutenu Siné. Auparavant, dans l’affaire des caricatures, j’ai soutenu leur publication dans Charlie . Pour moi, les seules limites en dessin sont celles fixées par la loi, quoi que l’on pense des dessins incriminés : pas de diffamation, pas de racisme, pas d’atteintes à la vie privée… C’est la référence commune, celle qui permet le vivre-ensemble. Dans l’affaire des caricatures, la justice a tranché.

On peut trouver que des dessins de Charlie ne sont pas drôles ou qu’ils n’apportent rien, cela fait partie du débat démocratique. Tant que l’on reste dans les limites de la loi, chacun dessine en fonction de ses convictions. Si certains veulent interdire le blasphème, qu’ils déposent une loi, on en discutera.

En tuant les dessinateurs de Charlie , leurs assassins ont voulu tuer un symbole. Mais je ne vais pas vêtir plus qu’avant ma cape de défenseur de la liberté d’expression. C’est le rôle de tout un chacun !

Société
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