La communauté humaine (« À flux détendu »)

Peu de temps après le massacre de Charlie Hebdo, on a vu quelques demi-habiles se précipiter pour rappeler que telle personne ou telle publication avait formulé un désaccord critique.

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Les périodes de grande crispation ne prédisposent guère à réfléchir avec nuance. Celle que l’on traverse ne fait pas exception. Peu de temps après le massacre dans les locaux de Charlie Hebdo, on a ainsi vu quelques demi-habiles se précipiter, l’air de rien, pour rappeler que telle personne ou telle publication, au moment de la parution controversée des caricatures du Prophète, avait formulé un désaccord critique. Comme s’il n’y avait de choix qu’entre l’approbation sans réserve de tout ce qu’a publié Charlie et une exécution sommaire. C’est ce qu’on appelle la « pensée binaire », par abus de langage, car de pensée ici, il n’y a point.

Dans ce même contexte, est-il possible d’évoquer posément les trois auteurs de ces horribles meurtres, Chérif Kouachi, Saïd Kouachi et Amedy Coulibaly ? Dès la révélation de leur identité, les noms des assassins ont été associés à des mots qui les excluaient de la civilisation. Ils n’avaient pas commis d’ « actes monstrueux », ils étaient des « monstres », des « barbares », on les essentialisait. Leurs dépouilles mêmes, pestiférées, animales, n’étaient, de prime abord, tolérées dans aucun cimetière. Devant une telle situation, je songe à ce que Léon Werth, le dédicataire du Petit Prince, écrivain juif réfugié en zone sud pendant l’Occupation, a écrit dans son journal en août 1942, à propos de ce qui le distingue d’un nazi : « Sans doute, il me reste l’orgueil d’évaluer à l’infini la profondeur de l’abîme entre un homme de la Gestapo et moi-même. Mais cette profondeur ne peut être plus grande que la plus grande différence possible entre deux hommes. Cela fait peur. » Renvoyer les frères Kouachi et Coulibaly hors du rang de l’humanité, au contraire, rassure. Cela évite d’aller chercher en nous ce qui pourrait faire de nous des jihadistes : sonder notre misère, notre folie. Pour comprendre pourquoi notre monde brûle.


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