« la Rançon de la gloire », de Xavier Beauvois : De la nécessité de faire le clown

Un conte social de Xavier Beauvois sur deux charlots qui voulaient déterrer Chaplin. Réjouissant.

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Au début de la Rançon de la gloire, Eddy (Benoît Poelvoorde), sur le seuil de la prison d’où il sort, est encouragé par un maton à se refaire une conduite : « Allez, arrête de faire le clown maintenant. » Tout le film montre qu’il n’en sera rien, et qu’Eddy aurait eu tort de lui obéir. Sixième opus de Xavier Beauvois, le cinéaste revient avec un film – en « costumes » puisque l’action se déroule en Suisse à la fin de l’année 1977 – assez inattendu mais très réjouissant. Sur la vague du succès de Des hommes et des dieux, Beauvois aurait pu concocter un film tape-à-l’œil ou actionner les sirènes commerciales. Rien de cela. Il propose ici une comédie étrange, sombre par bien des aspects, et un conte ouvertement social. À sa sortie de prison, Eddy est recueilli par son ami Osman (Roschdy Zem), qui pour le moment vit seul dans sa caravane de fortune avec sa fille, Samira (Séli Gmach), parce que sa femme (Nadine Labaki) est à l’hôpital. Un coup dur pour la petite famille, qui a déjà du mal à s’en sortir. Eddy ne sera pas en reste, gagné par une idée qui lui semble lumineuse : déterrer le cercueil de Charlie Chaplin, qui vient de mourir, et exiger une rançon contre sa restitution.

Même si l’enquête a lieu, après que les deux amis ont mis ce plan à exécution, la Rançon de la gloire n’a rien du film policier. Toutes les scènes de ce genre sont traitées comme des gags, et sont les plus drôles du film : qu’il s’agisse des appels anonymes d’une cabine téléphonique où Eddy transforme sa voix ou de la remise de l’argent que « rate » Osman. Mais le cœur du film est ailleurs. Du côté de Chaplin, auquel la Rançon de la gloire constitue une sorte d’hommage cinématographique, mais sans naphtaline. La musique, confiée à Michel Legrand, en atteste, qui joue avec le thème de Limelight puis s’en échappe, pour donner une distance ironique – les « Demoiselles de Rochefort » apparaissant dans un spot publicitaire à la télévision – ou romanesque. Il y a des clins d’œil : au Kid, par exemple, quand Eddy s’occupe de la petite Samira, ou, dans la description de la pauvreté, à la Ruée vers l’or. Et, surtout, la conviction que le cinéma de Chaplin… ne pourra jamais être enterré. Parce qu’il innerve encore celui d’aujourd’hui. C’est flagrant dans l’extrait du Charlot que cite le film : Chaplin, en maillot de bain, regarde, avant que ce soit son tour, comment un masseur torture un malheureux sous ses mains patibulaires. Le comique de situation inclut l’effroi et la faiblesse du personnage.

Eddy et Osman sont eux aussi des êtres vulnérables. Le procureur, lors de leur procès, les qualifiera de « charlots ». Des charlots socialement fragiles, qui tentent de survivre grâce à un Charlot qui a réussi. Le lien de solidarité n’est pas qu’un fantasme. Si le majordome de Chaplin (Peter Coyotte), personnage de cinéma dans le réel, se veut impitoyable avec les kidnappeurs de la dépouille de son maître, le film n’oublie pas que l’auteur des Temps modernes fut contraint à l’exil parce que soupçonné de marxisme. La Rançon de la gloire est aussi l’histoire d’une profonde amitié, entre deux étrangers à cette Suisse si cossue. Eddy le Belge et Osman l’Algérien, à qui le premier, naguère, a sauvé la vie quand le foyer où il vivait avait été incendié. Benoît Poelvoorde, au jeu expansif, et Roschdy Zem, plus intérieur, sont ici d’une justesse éblouissante et d’une invention renouvelée, comme dans cette scène où ils dansent tous deux sur « Zoo Be Zoo Be Zoo » – mais tout le casting est à saluer. Le film offre par ailleurs un nouvel horizon à Eddy avec l’arrivée dans sa vie du cirque, passion chaplinesque, que dirige une femme amoureuse (Chiara Mastroianni). Il ne lui reste plus, dès lors, qu’à endosser l’habit de clown…


La Rançon de la gloire , Xavier Beauvois, 1 h 54.

Photo : DR

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