Le vent de colère des femmes turques

Après le meurtre sauvage d’une étudiante, des milliers de personnes ont manifesté en Turquie. Une vague de colère qui s’est rapidement abattue sur le gouvernement conservateur, accusé de légitimer ces violences.

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Elle s’appelait Özgecan Aslan. Sauvagement assassinée, cette étudiante de 20 ans est devenue le visage de la colère des femmes turques, qui sont descendues par milliers dans les rues, après la découverte de son corps, le 13 février dernier. Un crime de plus, un crime de trop. Car chaque année, plusieurs centaines de femmes sont tuées en Turquie. Macabre réalité contre laquelle des milliers de manifestants ont protesté, glissant peu à peu vers une critique du pouvoir.

En 2014, au moins 281 femmes sont mortes de la main d’un homme, et 1134 au cours des cinq dernières années, selon Bianet, une agence indépendante qui tient tous les ans un compte de ces crimes, en s’appuyant sur les rapports de médias locaux et nationaux.

«Le phénomène n’est pas nouveau, les fémicides sont un problème très sérieux en Turquie. Mais le meurtre d’Özgecan Aslan se distingue des autres, car il n’a pas été commis par un de ses proches» , note la chercheuse italienne Lea Nocera, auteure de La Turchia Contemporanea (Ed. Carocci). En effet, selon Bianet, environ 70% des assassinats de femmes sont perpétrés par un membre de leur famille.

«Ces femmes ont été, pour nombre d’entre elles, tuées pour «l’honneur», explique Étienne Copeaux, chercheur au CNRS, On parle de «töre», un mot qui renvoyait initialement à la «tradition», passé dans le langage courant pour désigner le «crime d’honneur», une vendetta familiale contre la femme qui aurait "fauté". Si un homme de la famille considère qu’une femme a compromis, ou peut compromettre, l’honneur familial, il se sent investi non seulement du droit mais du devoir de la tuer.»

«Crime d’honneur» , violences conjugales, 46% de ces femmes ont été tuées par leur mari, selon Bianet. Une sur cinq est morte après avoir rompu avec son compagnon, ou demandé le divorce.

Özgecan Aslan, un cas spécifique devenu emblématique

Özgecan Aslan, elle, n’était ni mariée, ni divorcée. Étudiante, elle a été tuée par le chauffeur du minibus qui la ramenait chez elle, et par deux complices, après une tentative de viol. Brûlé, les mains coupées, son corps a été retrouvé dans le lit d’une rivière.

Une femme défile avec un portrait d’Özgecan Aslan, à Ankara, le 21 février 2015. - Crédits : ADEM ALTAN / AFPPar sa violence, ce meurtre semble avoir réveillé les consciences. «C’est un cas spécifique qui a fait éclater une colère qui était déjà dans l’air, et qui est ainsi devenu emblématique de tout le reste» , analyse Lea Nocera. Viols, assassinats, attaques… «Nous ne sommes pas en deuil, nous sommes révoltés» , clamaient des affiches portées par les manifestants. Descendus crier leur colère après la mort de la jeune femme, nombre d’entre eux s’en sont pris au pouvoir, dont le discours sur les femmes légitimerait, selon eux, ces violences. Une accusation récurrente des groupes féministes ces dernières années.

«On ne peut considérer le viol et le meurtre d’Özgecan [Aslan] indépendamment de la violence masculine, écrit le Collectif féministe d’Istanbul dans un communiqué, et un État qui […] encourage les hommes […] en soutenant que la femme n’aurait pas dû porter de minijupe est responsable de la permanence des violences, meurtres et viols commis à l’encontre des femmes.»

Maternité, décence, morale

Légitimer ces crimes, les conservateurs de l’AKP, parti au pouvoir depuis 2002, ne l’ont jamais fait explicitement. Le président turc Recep Tayyip Erdogan, sommé de réagir à la mort de la jeune étudiante, a même dénoncé les violences faites aux femmes, «plaie ouverte» de la société turque. Mais quand les manifestants dénoncent une violence masculine globale, le chef de l’État semble surtout déplorer le crime d’un «scélérat» et une «rupture de la confiance de Dieu» . Quand les organisations de défense des droits des femmes réclament des actions pour affirmer l’égalité entre les sexes, et l’indépendance des femmes, le président turc en appelle, lui, à un devoir de protection des hommes. «Les femmes ont été confiées aux hommes par Dieu» , a-t-il déclaré le 17 février. Le rôle de ceux-ci serait donc de les protéger, celui des femmes de ne pas "provoquer".

Un discours qui revient régulièrement dans la bouche du Président et des membres du gouvernement. Recep Tayyip Erdogan déclarait encore il y a peu que l’égalité homme-femme était «contraire à la nature humaine» . «Notre religion [l'islam] a défini une place pour les femmes : la maternité» , affirmait-il, le 24 novembre. Un mois plus tard, il assimilait la contraception à une «trahison» , et réitérait son souhait de voir les femmes turques porter «au moins trois enfants» . Son ministre de la Santé estimait de son côté que les femmes «ne devraient pas mettre d’autre carrière que la maternité au centre de leur vie» .

Qui dit mère dit épouse, dans le langage du Président turc qui partage aussi un avis à ce sujet. Lors de sa campagne l’année dernière, il s’était ainsi fendu de quelques conseils maritaux auprès de jeunes filles, leur recommandant de ne pas se montrer «trop difficiles» lors du choix d’un époux : «Mariez-vous lorsqu’on vous le propose.»

Pour Lea Nocera, l’AKP rétropédale depuis des années sur les sujets de société, et en particulier sur les droits des femmes. Transformation du ministère de la Femme en ministère de la Famille, tentative de réduire le délai légal pour un avortement, fermeture de centres de planning familial, disparition d’espaces d’accueil pour femmes victimes de violences, ce sont, pour la chercheuse, autant de «petites touches» qui s’attaquent à la liberté des Turques.

Loin d’être anecdotique, la multiplication des discours médiatiques sur un supposé rôle féminin «contribuent à construire l’image d’une femme pensée uniquement comme une partie de la famille et non pas comme un sujet porteur de droit» , explique la chercheuse.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, le 24 février 2015. - Crédits : MEHMET ALI OZCAN / ANADOLU AGENCY

Épouse et mère, la femme turque idéale tant vantée par l’AKP doit rester à sa place et éviter toute manifestation trop forte de sa personnalité. Elle ne doit donc «pas rire fort» en public, selon le vice-Premier ministre Bülent Arinç, car une Turque doit «savoir ce qui est décent et ce qui ne l’est pas» . Elle doit également éviter de se vêtir trop audacieusement. En 2013, le porte-parole de l’AKP avait ainsi commenté le licenciement d’une présentatrice de chaîne de télévision privée, pour cause de décolleté trop suggestif : «Sa robe n’était pas acceptable. Nous ne nous mêlons pas de la vie privée des gens, mais c’était trop.» La même année, Turkish Airlines interdisait à ses hôtesses les rouges à lèvres «trop voyants» , avant de reculer face à la polémique.

«L’AKP défend une vision conservatrice de la société, où la femme a une place définie, la maternité, et doit éviter tout comportement "provocateur" , expose Lea Nocera, Si l’on suit l’idée d’Erdogan, en se promenant seule, en s’habillant librement, une femme "provoque". Elle est donc partiellement responsable de ce qui peut lui arriver.»

L’idée d’une "provocation" féminine n’est certainement pas neuve, en Turquie comme ailleurs. Mais pour Tutku Ayhan, militante féministe turque et auteure d’un mémoire sur les fémicides, le discours du gouvernement est d’autant plus grave qu’il accrédite des pratiques toujours tolérées dans le pays, notamment par le système judiciaire facilitant les allègements de peine pour les hommes "provoqués" (Voir encadré). «Afin de réduire les violences faites aux femmes, l’AKP suggère de se tourner vers les rôles traditionnels. Mais il soutient ainsi un système patriarcal qui, justement, les produit. En cela, le parti contribue donc indirectement à ces violences» , affirme-t-elle.

Le corps des femmes, champ de bataille idéologique

Entre les organisations de défense des droits des femmes et l’AKP, la guerre est depuis longtemps déclarée. Dans ses discours, le président Erdogan tacle régulièrement les féministes. Elles «n’appartiennent pas à notre civilisation, à nos croyances et à notre religion» , déclarait-il encore, le 17 février.

Mais depuis la mort d’Özgecan Aslan, ce n’est plus seulement aux organisations qu’il doit faire face, mais à une véritable fronde. «Il n’y avait jamais eu, jusqu’à présent, un mouvement d’une telle ampleur autour des droits des femmes» , affirme Tutku Ayhan.

Sur les réseaux sociaux, le mot-clé #Sendeanlat (toi aussi raconte) invitant les femmes turques à exposer les violences dont elles ont été victimes a généré plusieurs milliers de témoignages, et reste très suivi. «Il y a une libération de la parole, des femmes qui ne se définissent pas comme féministes participent. Cela peut continuer» , espère la militante.

Pour Étienne Copeaux, chercheur au CNRS, un tel mouvement aurait été «inimaginable» il y a vingt ans : «Aujourd’hui, la société réagit, et la moindre action peut se répercuter dans toute la Turquie, par le biais des universités, des réseaux sociaux.» Résultat des progrès accomplis lors des décennies précédentes, les femmes turques sont habituées à leur liberté. «Les discours d’Erdogan suscitent donc de fortes réactions» , souligne le chercheur.

Vent de révolte ou fronde passagère, reste à savoir si ce mouvement de contestation peut véritablement se propager. Car les conservateurs de l’AKP et leurs doctrines n’en restent pas moins soutenus au sein de la population, comme en témoignent leurs réélections successives. Enthousiasmée par la mobilisation grandissante des femmes dans la rue comme sur les réseaux sociaux, la romancière féministe Elif Shafak ne crie pas victoire pour autant. «Tout comme la société dont elles sont issues, les femmes turques sont divisées, écrit-elle dans le Guardian, […] Désormais, le plus grand fossé s’étend entre celles qui prônent le silence et le statu quo, et celles qui refusent de se taire face à une violence de genre grandissante.» Et de conclure : «Le corps et le mode de vie des femmes se sont transformés en champ de bataille idéologique.»


Photo : ADEM ALTAN / AFP

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