Ségolène Royal : La ministre qui ne voulait pas « punir »

Après avoir suscité l’espoir des milieux écologistes, Ségolène Royal s’est aliéné une grande partie du monde associatif, qui estime qu’elle ménage beaucoup trop les opposants aux mesures environnementales.

Patrick Piro  • 5 février 2015 abonné·es
Ségolène Royal : La ministre qui ne voulait pas « punir »
© Photo : AFP PHOTO / NICOLAS TUCAT

« Trophée de plomb : Royal hors-concours », balance l’Association pour la protection des animaux sauvages. L’Aspas décerne chaque année ce bonnet d’âne en contrepoint à son trophée « plume », attribué à une personnalité méritante dans son action pour la nature. L’association classe l’actuelle ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie comme le plus « désastreux » des titulaires de ce poste, créé en 1971. « Anti-loup, anti-ours, anti-tout, Royal se montre pire que Bachelot ! », titre le mensuel de l’association [^2], qui compile les déconvenues après neuf mois d’exercice ministériel. La tonalité générale était pourtant bien différente en avril dernier, quand l’ex-présidente de la région Poitou-Charentes est entrée au gouvernement. Alors que l’exécutif a déjà usé trois ministres de l’Écologie [^3] en deux ans – un record –, il concède le poste à une personnalité d’un tout autre calibre politique que ses prédécesseurs. Et puis l’action écologique est l’un des principaux marqueurs de l’action de Ségolène Royal à la tête de la région Poitou-Charentes. Cela met un peu de baume au cœur à Europe Écologie-Les Verts (EELV), dont les ministres viennent de quitter le gouvernement, alors que la loi de transition énergétique est menacée par les délicats arbitrages sur l’avenir du nucléaire.

La ministre ne cède pourtant que le minimum aux écologistes sur ce chapitre. Car Ségolène Royal « refuse d’opposer les énergies entre elles », rejetant un « dogmatisme appartenant au passé ». « Nous serions donc des idéologues déconnectés des attentes de la société quand nous alléguons des risques du nucléaire ?, s’étonne Stéphen Kerckhove, délégué général de l’association Agir pour l’environnement. La ministre promeut l’idée que la transition énergétique ne ferait que des gagnants. S’il s’agit de changer de système, comment imaginer que le nucléaire ou la route en sortent gagnants ? » Le 13 janvier, sur le site d’ Usine nouvelle, la ministre précise sa vision de l’équilibre énergétique : « Il faut programmer la construction d’une nouvelle génération de réacteurs, qui prendront la place des anciennes centrales lorsque celles-ci ne pourront plus être rénovées. » Et elle affirme qu’aucun réacteur (à Fessenheim ou ailleurs) ne sera fermé avant la mise en route de l’EPR de Flamanville en 2017, en dépit de la promesse électorale de François Hollande [^4]. « Son écologie, c’est la recherche d’équilibres qui ne contestent pas les logiques en place, affirme l’eurodéputé EELV Yannick Jadot, scandalisé par cette interprétation de la loi de transition énergétique. Organiser le statu quo dans une société en crise, c’est le vide politique. » Et de citer le projet de centrale à gaz de Landivisiau, « tenu à bout de bras par son collègue socialiste Le Drian, qu’elle n’entend pas affronter », ou la ligne à grande vitesse Poitiers-Limoges, qui a reçu son aval contre l’avis du Conseil d’État et de multiples autorités, « mais appuyée par le lobby des socialistes locaux ». De même, la ministre s’accommode de la loi Macron, qu’elle juge « équilibrée », alors qu’y figurent des dérogations facilitant les projets d’aménagement qu’encombreraient les procédures environnementales. « Je considère qu’on peut construire, équiper le pays tout en protégeant les ressources naturelles », défend-elle [^5].

La libéralisation des lignes de cars, en concurrence avec le rail [^6] ? Une bonne occasion de développer des véhicules propres, réplique la ministre, qui se bricole une écologie à visée populaire (les tarifs des transports vont baisser) et en soutien aux industriels. Même à coûts prohibitifs : son programme de développement de la voiture électrique, contesté pour son impact incertain, devrait coûter 10 000 euros par véhicule. La ministre se montre en revanche soucieuse des deniers publics quand elle argumente en faveur du maintien de deux barrages centenaires sur la Sélune (Bretagne). Alors que la commission d’enquête a validé la décision de les raser, seule solution pour redonner vie à la rivière et conformément aux réglementations, Ségolène Royal a penché du côté des élus opposés, jugeant déraisonnable de consacrer « 53 millions d’euros pour faire passer les poissons » .

Stupéfaction du collectif des Amis de la Sélune, alors qu’un processus de concertation a été mené pendant près de trente ans : le démantèlement, expose-t-il, est un investissement de « croissance verte » au service d’enjeux socio-économiques à forte valeur, y compris en prévenant la répétition de la pollution catastrophique de la baie du Mont-Saint-Michel, survenue il y a vingt ans lors de la dernière vidange des deux barrages. Ne pas jouer la nature contre les hommes : c’est la boussole de Ségolène Royal. Elle a donc écouté les éleveurs d’ovins en facilitant les tirs sur le loup. Puis, sous la pression des professionnels du reblochon, décidé l’abattage de bouquetins, espèce protégée mais susceptible de propager la brucellose aux bovins du Bargy (Haute-Savoie). Ou déclaré que les Pyrénées ne sont pas adaptées à la réintroduction de l’ours (dont il ne survit qu’une trentaine d’individus) parce qu’elle menacerait le pastoralisme. « Ce n’est en rien une pensée structurée, simplement la gestion des conflits selon les rapports de force, commente Stéphen Kerckhove. La défense de la biodiversité ne peut se satisfaire de ce conservatisme. Tant que le loup ne criera pas plus fort que les chasseurs, il passera après. » À l’automne, les bonnets rouges ont fait le bruit qu’il fallait pour obtenir le retrait de l’écotaxe poids lourds. Ségolène Royal, qui se targue de ne « jamais renoncer », l’arrache au gouvernement et met un point final à un fiasco chiffré à près d’un milliard d’euros, montant probable du dédommagement des investisseurs. « Je suis contre l’écologie punitive », martèle la ministre. Alors pas de taxe, pas de règlement trop contraignant. Les projets de fiscalité écologique sont à l’abandon. Et bien qu’homéopathique (deux centimes par litre en 2015), le rattrapage de la taxe sur le diesel, très polluant, n’a guère plus les faveurs de la ministre, qui a cependant échoué à l’enrayer. « Ceux qu’elle ne veut pas “punir”, ce sont les lobbys et les pouvoirs en place ! rétorque Yannick Jadot. Est-ce donc punitif que d’appliquer le principe pollueur-payeur ? » Il y a en Royal du sarkozysme, ose Stéphen Kerckhove. « Elle se méfie des corps intermédiaires qui feraient écran au contact direct avec le peuple. D’où sa “méthode” : elle lance une idée devant les médias, sans consultation, et ses conseillers triment derrière pour tenter de la mettre en musique. »

Après l’abandon de l’écotaxe, la ministre propose ainsi pêle-mêle de ponctionner les sociétés autoroutières, de taxer les camions étrangers qui traversent le territoire français, voire d’instaurer la gratuité des autoroutes pour les particuliers en fin de semaine – écologie ou populisme ? En décembre dernier, nouveau numéro contre la « société des interdictions ». Alors qu’un arrêté prévoit d’interdire les feux de cheminée en foyer ouvert en Île-de-France, elle accable la mesure, « excessive », « absurde », en défense de « la petite flambée de Noël ». « On nous a fait croire que les feux de cheminée polluaient plus que les voitures diesel ! » Les chiffres proviennent pourtant de ses propres services. « Face à un enjeu sanitaire et social de premier plan, la ministre, qui n’agit guère sur les émissions diesel, arbitre au profit du confort de la classe sociale qui dispose d’une cheminée dans son salon, relève Yannick Jadot. Cela flatte l’idée que l’on peut protéger l’environnement sans rien changer, et en laissant en paix les acteurs qui contribuent à la crise. »

[^2]: Goupil n° 120, janvier 2015.

[^3]: Nicole Bricq et Delphine Batho, débarquées pour s’être opposées à des intérêts industriels nationaux, puis le docile Philippe Martin.

[^4]: Le raccordement de l’EPR au réseau, initialement annoncé pour 2012, a été reporté à 2014, 2016, puis 2017, jusqu’à nouvel ordre.

[^5]: Le Grand Jury LCI/RTL/ le Figaro, 4 janvier.

[^6]: Voir Politis n° 1337, du 22 janvier.

Écologie
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