Offres de service

Le tandem exécutif est embarqué dans une opération résolue de destruction de la gauche, façon Blair ou Schröder.

Denis Sieffert  • 9 avril 2015 abonné·es

On se serait cru revenu un quart de siècle en arrière, au temps de l’équivoque écologique. Quand on ne savait pas encore de quel côté l’écologie allait pencher. Il y avait là Antoine Waechter, théoricien du premier « ni ni », Corinne Lepage, ex-ministre de Chirac, Yves Pietrasanta, rescapé du « lalondisme », et une collection de sigles à laisser perplexe le plus savant des politologues : MEI, FD, Cap 21. Avec, pour tous, la tentation gourmande d’une alliance… avec le MDP, de Robert Hue, ex-communiste, absent mais courtisé, et avec l’ex-ministre de Sarkozy, Jean-Louis Borloo… [^2]. Pas sûr que la somme de toutes ces formations représente plus que quelques centaines d’adhérents, mais on aurait tort cependant de ne voir là qu’une amicale des anciens. D’abord parce qu’il y avait 250 personnes, samedi à l’Assemblée. Peu d’acteurs, certes, mais pas mal de curieux désireux de voir comment les choses vont tourner.

Et quelques personnages bien d’aujourd’hui. À commencer par deux des parlementaires les plus médiatiques d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), le député François de Rugy et le sénateur Jean-Vincent Placé. Ce n’est pas leur faire injure que de dire qu’ils représentent l’opposition de droite du parti. Une opposition vent debout contre Cécile Duflot, à qui il est reproché d’avoir quitté le gouvernement. Car tel était bien l’unique propos de ce rassemblement hétéroclite. Pas question ici du réchauffement climatique qui met en péril la planète, ni de sortie du nucléaire ni même de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et encore moins de critique du productivisme. Les grands défis de notre époque n’avaient pas été convoqués. On était venu parler tactique. « Nous sommes partants pour entrer au gouvernement », a lancé Jean-Luc Bennahmias, ex-Vert et ex-Modem, qui a su très vite mettre les points sur les « i » de « ministre » à ceux qui n’auraient pas compris. Cette quête de reconnaissance pourrait n’être que pathétique. Mais la réunion de samedi survient alors même que l’idée d’un rapprochement entre les écolos et le Front de gauche commence à faire son chemin. Et quand on apprend que Bennahmias, factotum de cette opération de ralliement à François Hollande, a son rond de serviette à l’Élysée, on perd toute innocence. Nous sommes bien dans l’arrière-cuisine électorale du PS en vue de 2017.

Les offres de service ne sont pas nécessairement spontanées. Elles ne sont sûrement pas pour tout de suite, mais leur temps viendra sûrement. Du coup, le discours laborieux qui habille l’entreprise est secondaire. Il est d’ailleurs d’une faiblesse insigne. Comment prétendre que l’on va « peser » sur les choix de l’exécutif en étant à l’intérieur du gouvernement, alors même que François Hollande vient de réaffirmer urbi et orbi (c’est de saison !) qu’il ne changerait pas de cap. Il n’y a donc rien à attendre ni à espérer. Ni la fermeture de Fessenheim, ni l’abandon de Notre-Dame-des-Landes, ni la proportionnelle aux élections, ni un infléchissement social de la politique économique, ni aucune des conditions posées par Emmanuelle Cosse, la secrétaire nationale d’EELV, à un retour sous les ors de la République. Ce que les électeurs n’ont pas pu, ce n’est pas Jean-Vincent Placé et ses amis qui le pourront. Et ils y laisseront leur liberté de parole. Alors quoi ? Mettons de côté les ambitions personnelles, quoiqu’elles s’exposent ici sans retenue, et prenons un peu de recul. Ceux qui pensent – et nous en sommes – que le tandem exécutif est embarqué dans une opération résolue de destruction de la gauche, façon Blair ou Schröder, et que nous allons tout droit vers un nouveau bipartisme proposant une alternance entre un centre libéral et une droite musclée, ont été confortés par les discours de samedi. On aura remarqué que dans la « maison commune des progressistes, démocrates et écologistes », proposée par Jean-Luc Bennahmias, il n’est plus question de gauche. Cette recomposition du paysage politique passe par l’implosion des Verts en tant que parti de gauche. Lorsque Jean-Vincent Placé parle de « la mort clinique » d’EELV, on ne sait s’il prophétise ou s’il émet un vœu. En attendant, la balle est dans le camp d’en face pour que soit proposée à nos concitoyens une offre politique crédible à gauche, et séduisante pour un électorat en déshérence.

Sans oublier que l’affaire se joue aussi sur un autre front, au Parti socialiste. Les frondeurs et la gauche du parti, sur le point, dit-on, de s’entendre sur une motion commune en vue du congrès de juin, ont aussi un rôle à jouer pour la suite. L’erreur, pour eux, serait peut-être de s’en tenir à une bataille de congrès perdue d’avance. En ralliant la motion majoritaire – comme on lui en prêtait l’intention, mardi –, la très velléitaire Martine Aubry, a en effet clos le débat : il n’y aura pas de « changement de cap » non plus rue de Solférino. Bref, entre la mini-offensive de la droite d’EELV et ce qui se profile au PS, on voit bien que les stratèges de l’Élysée sont à la manœuvre. Tout cela peut paraître dérisoire. Mais on aurait tort de ne pas croire qu’un projet très sérieux de recomposition politique se dessine.

[^2]: Petit glossaire : MEI (Mouvement écologiste indépendant) ; FD (Front démocratique) ; Cap 21 (Citoyenneté, action, participation pour le XXIe siècle) ; MDP (Mouvement des progressistes).

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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