Radio France dans l'impasse

Nouvel échec des négociations à Radio France, entre des grévistes déterminés et une direction avare de concessions. La balle est dans le camp du gouvernement.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


La délégation de grévistes reçue hier au ministère de la Culture , l'audition ce matin du président de Radio France, Mathieu Gallet, à l'Assemblée nationale et le Comité central d'entreprise exceptionnel… Rien, malgré le programme chargé de négociation, n'aura permis de faire évoluer le blocage à Radio France. Ni les menues concessions de la direction – qui réitérait mardi son « plan stratégique » quasi inchangé –, ni les annonces de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, n’ont ébréché la détermination des salariés à aller jusqu’au bout du rapport de forces. La grève a été reconduite ce mercredi après-midi pour le 22e jour. Un conflit historiquement long.

Ce que les salariés demandent, depuis le 15 mars :

  • Le remplacement des postes vacants et l’arrêt des suppressions d'emplois. Dans les métiers logistiques et techniques, on crie au sous-effectif. La direction prévoit surtout « une réduction nette d’effectif de 250 à 330 équivalents temps plein » , selon la dernière version du projet stratégique, rendu ce mardi à l’intersyndicale. Cela représente 300 à 380 départs et 50 créations de postes dans les métiers de l’informatique.

Sur le dossier sensible des orchestres, au nombre de 2 à Radio France (plus un chœur symphonique et un orchestre d’enfants), la fusion, évoquée par la direction et par la Cour des comptes, n’est plus d’actualité. La troisième voie défendue par la ministre de la Culture a été adoptée par la direction. Elle prévoit un « redimensionnement » des orchestres et une « refonte de la Direction de la musique ».

  • Défendre l’excellence des métiers de Radio France, face à la « rationalisation » à tous les étages. Le réseau France Bleu craint de perdre en proximité avec la « mutualisation » de 3 h à 3 h 30 d’émissions chaque jour. France Musique redoute d'avoir à recentrer sa programmation sur le jazz et le classique. Fip a peur d'être remisé sur Internet. Beaucoup d'inquiétudes alimentées par le discours évasif d'un Mathieu Gallet largement discrédité aux yeux des salariés.

« On sent qu’il y a un plan qui est là et qui ne dit pas son nom » , résume Jean-Paul Quennesson, délégué SUD et musicien à l’Orchestre national de France.

L'opération de rationalisation menaçait aussi, selon l’intersyndicale (CGT, SUD, CFDT, FO et Unsa), les métiers de techniciens et de chargés de réalisation. La direction a reculé sur ce point et projette de mener la réflexion dans des groupes de travail. Mais c’est tout le management de l’entreprise qui est en cause.

« Qu’on aille à l’Élysée et à Matignon »

Le conflit est évidemment suspendu à la question financière. La redevance versée à Radio France est stable, malgré le Contrat d’objectifs et de moyens (COM) signé avec l’État en 2010, qui prévoyait une augmentation de crédits jusqu’en 2015. Il manque 87 millions d’euros sur l’engagement initial. La hausse des charges creuse donc le déficit. 20 millions d’euros au budget 2015.

La direction veut économiser cette somme sur les 400 millions d’euros de masse salariale (4 620 équivalents temps plein sans compter les nombreux contrats précaires).

Extrait du "projet stratégique de Radio France" rendu le 7 avril aux salariés. - Politis

À cela s’ajoute le fiasco du chantier de réhabilitation de la Maison de la radio. « En décembre 2015, nous serons à 100 millions d’euros de déficit en trésorerie » , à cause du retard pris par les travaux, explique Jean-Paul Quennesson. Selon la direction de Radio France elle-même, « les salariés ne comprendraient pas qu’un plan de départs volontaires soit nécessaire pour finaliser la mise en sécurité de la maison de la radio » . Voilà au moins un point d’accord. En réponse, l’État a annoncé le déblocage d’une dotation complémentaire, non chiffrée et temporaire, qui n’a pas suffi à apaiser l’inquiétude des salariés.

Grillé, Gallet ?

La défiance s’est aussi nettement cristallisée sur la personne de Mathieu Gallet, très en retrait dans les négociations depuis le début de la grève. Le scandale du coût des travaux de rénovation de son bureau (100 000 euros) et de ses émoluments (220 000 euros annuels) a scellé le divorce.

« Au lieu de porter des projets, il n’a eu de cesse de parler de coûts et de charges et jamais de ressources. Sa vision d’économiste et de comptable entre en conflit avec celle des professionnels » , constate Jean-Paul Quennesson.

Illustration - Radio France dans l'impasse

Les salariés ne sont pas opposés à une chasse aux nombreux gaspillages, voire à une réduction de la masse salariale. Mais ils défendent leurs priorités. « Il y a 198 cadres dirigeants à Radio France. Ils totalisent 50 millions d’euros de salaire annuel, soit 12 % de la masse salariale » , s’indigne David Sadoun, salarié du service informatique et adhérent CGT. D’où un salaire moyen de 4 300 euros à Radio France, qui fait tache dans la presse, alors que la situation réelle des employés est loin d’être aussi rose. « On estime le salaire médian [qui coupe l’effectif en 2] à 2 200 euros », complète David Sadoun.

Dans le projet rendu mardi aux syndicats, la direction réitère son projet de construire « une communauté de cadres, portant les objectifs stratégiques » du groupe. Consternation dans les rangs de l'assemblée générale : « Ils veulent faire de nous une agence d’intérim ! »

Le Comité central d’entreprise exceptionnel a tourné court, ce mercredi. Une partie des élus ont quitté la salle après lecture d'une déclaration de l'intersyndicale. Sans un geste fort sur la redevance de l’État ou le départ d’au moins une partie de l’équipe de direction, les salariés grévistes entendent tenir encore longtemps.

Il revient donc au ministère de la Culture de prendre ses responsabilités. Ne serait-ce, dans un premier temps, que par la nomination d'un médiateur, réclamé de longue date par les salariés.

  • Ajout, jeudi 9 avril à 13 h : le gouvernement travaillait activement, jeudi 9 avril matin, à la mise en place d’une médiation, selon Le Monde . Fleur Pellerin devait rencontrer Mathieu Gallet dans la journée, après avoir reçu hier soir une délégation de salariés. Ce jeudi matin, la grève a été reconduite jusqu'à vendredi en assemblée générale.

Photos EM.

Haut de page

Voir aussi

Articles récents