Député frondeur, Philippe Noguès quitte le PS

Philippe Noguès, député socialiste du Morbihan, a annoncé aujourd'hui qu'il rendait sa carte du PS pour cause d'incompatibilité idéologique.

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Il est le premier à partir, mais peut-être pas le dernier. Philippe Noguès, député « frondeur » du Morbihan a sauté le pas : il quitte ce jour le PS et le groupe socialiste à l'Assemblée nationale.
Mûrement réfléchie, sa décision, qu'il annonçait en début de semaine à la presse régionale et à quelques amis politiques proches, ne manque pas de courage. D'abord parce que son départ n'a rien d'opportuniste – l'élu ne part pas du PS pour rejoindre un autre parti. Ensuite, parce qu'en quittant le groupe des députés socialistes, républicains et citoyens (SRC), Philippe Noguès promet d'embarrasser le pouvoir au plus haut niveau : il fait perdre la majorité que les socialistes conservaient jusque-là de justesse (avec 288 députés sur 576, un siège étant vacant) à l'Assemblée nationale.

_ ### « Même si je suis convaincu que je prends la bonne décision, c'est douloureux de quitter le PS, et difficile d'ouvrir la voie » , confiait Philippe Noguès à Politis , mardi, à l'avant-veille de l'annonce officielle. Hier, il envoyait une lettre d'explication à Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national du PS, ainsi qu'à Bruno Le Roux, l'inflexible patron des députés PS avec qui il entretenait des relations tendues depuis des mois. Le député, qui déplore le tournant libéral pris par le parti, y écrit :
« Trois ans après notre arrivée au pouvoir, le fossé entre les citoyens et la politique n'a jamais été aussi large, et je pense que nos incohérences et nos reniements y sont pour beaucoup. […] Je suis socialiste, je le reste, mais je ne crois plus que le PS, en tant que structure politique, puisse être le moteur d'un nouvel espoir. […] Je fais un choix de liberté, d'indépendance, et surtout de loyauté envers mes convictions et les électeurs qui m'ont élu en 2012. »*

Lire l'intégralité de sa lettre à Bruno Le Roux

Cher Bruno,

Depuis de longs mois je suis en désaccord avec la politique économique menée par le gouvernement. J’ai longtemps joué le jeu en voulant croire que les choses allaient évoluer. Nous avions suffisamment, dans l’opposition, dénoncé les affres de la droite au pouvoir pour ne pas vouloir faire totalement autrement.

Le monde est en mutation, qui pourrait le nier ? Mais les solutions que propose le gouvernement entraînent de plus en plus clairement la gauche vers des positions sociales libérales dans lesquelles je ne me reconnais pas. Trois ans après notre arrivée au pouvoir, le fossé entre les citoyens et la politique n’a jamais été aussi large, et je pense que nos incohérences et nos reniements y sont pour beaucoup.

Je ne rentre pas ici dans le détail de nos désaccords, notamment au sein du groupe SRC que tu présides, ce n’est pas l’objet de ce courrier.

J’ai aujourd’hui, malheureusement, l’intime conviction que le PS s’inscrit dans une démarche de transformation vers un parti social libéral, après avoir définitivement fait sienne la théorie selon laquelle il n’y aurait pas d’alternative. Et il le démontre quotidiennement, comme le groupe SRC, en se transformant peu à peu en un simple club de supporters des actions du gouvernement.

Je suis socialiste, je le reste mais je ne crois plus que le PS, en tant que structure politique, puisse être le moteur d’un nouvel espoir, d’un nouveau rassemblement, d’un nouveau départ.

J’ai donc pris la décision, douloureuse malgré tout, de quitter le Parti socialiste, et aussi, en cohérence, le groupe SRC à l’Assemblée nationale. Je fais un choix de liberté, d’indépendance et surtout de loyauté envers mes convictions et les électeurs qui m’ont élu en 2012.

Je ne bascule pas pour autant dans une opposition systématique Je soutiendrai les initiatives qui me sembleront aller dans le bon sens. Nous nous retrouverons dans un combat commun contre la droite et le FN.

Bien amicalement

Député du Morbihan

Philippe Noguès

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### « Honte »

_ Philippe Noguès a également publié une longue lettre (voir ci-dessous) où il revient sur les raisons de son départ. Il s'y remémore avec émotion l'élection de François Hollande en 2012. À l'époque, pensait-il, une vraie politique de gauche était possible. Face aux promesses envolées du chef de l'État, au désarroi des citoyens, et à l'échec de la politique actuelle, il raconte ensuite son « désenchantement » puis sa « honte » : « Honte de n'avoir pas vu plus tôt la réalité en face, de n'avoir pas tiré plus tôt la sonnette d'alarme parce que je voulais encore croire que les choses allaient changer. Et honte aussi de ces hommes politiques dont les convictions varient au fil du temps simplement pour soutenir un gouvernement... même quand les convictions de ce gouvernement vont à l'encontre de ce qu'ils ont défendu devant les électeurs. »
Ces derniers temps, l'utilisation du 49.3 pour faire passer la loi Macron, ou le vote de la loi sur le renseignement auront fini de le convaincre qu'il n'était plus à sa place dans cette majorité.

Philippe Noguès explique sa décision dans une longue lettre

Depuis de longs mois, avec mes camarades frondeurs, je me bats pour infléchir la ligne économique du gouvernement dans un sens plus favorable aux salariés, aux classes moyennes et populaires. Force est de constater que nos efforts ont jusqu’ici été vains. Bien sûr nous avons dérangé politiquement, mais le chemin tracé vers une société de plus en plus libérale n’a pas varié. Pire même, l’idée qu’aucune alternative n’était possible continue à imprégner les esprits et accentue encore le brouillage idéologique. L’espoir de pouvoir transformer les choses de l’intérieur, que ce soit au sein du PS ou du groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, s’est peu à peu évanoui.

Dans le pays le fossé entre les citoyens et la politique n’a jamais été aussi large. Tous les partis sont touchés, de gauche ou de droite, à l’exception du FN qui prolifère sur nos manques, nos incohérences et nos reniements. Et pourtant….

Au début…

Il y a 3 ans jour pour jour, nous étions plusieurs dizaines de nouveaux députés socialistes à nous réjouir de notre élection. Je m’en souviens comme si c’était hier : cette fierté d’avoir été choisi par une majorité des électeurs de ma circonscription. Je n’étais pas naïf, je connaissais les institutions de la Ve République et cette obligation pour le Président nouvellement élu d’avoir une majorité à l’Assemblée nationale pour pouvoir mettre en application son programme. Mais tout était possible.

Le Président avait été élu sur un projet qui allait permettre un véritable changement par rapport à la décennie précédente. Et même si personne n’imaginait que les choses allaient être simples, même si je savais qu’il allait nous falloir affronter des conservatismes et des résistances, j’avais la faiblesse de penser que nous allions commencer rapidement à imposer le changement que tous nos électeurs attendaient. Nous l’avions écrit : justice sociale, impôt citoyen, banques rappelées à leur raison d’être, amélioration de la qualité de vie des jeunes, des classes moyennes ou populaires. Nous avions suffisamment dénoncé les affres de la droite au pouvoir pour ne pas vouloir faire totalement autrement !

Je voulais œuvrer à ce pour quoi j’avais voulu m’engager en politique « active » après 35 ans de vie professionnelle « normale ». Bref, faire ce pour quoi j’avais été élu, en m’appuyant sur un parti qui partageait les orientations que j’avais développées au cours de la campagne et sur tous ces militants qui eux aussi y croyaient !

Trois ans plus tard…

Trois ans plus tard, que reste-t-il de tout cela ? Comment ne pas comprendre le désarroi de tous ces citoyens qui ont vu les promesses s’envoler et leurs conditions de vie se dégrader ? Comment ne pas comprendre ce rejet des politiques, quand le changement attendu n’a même jamais commencé, faute d’avoir simplement essayé !

La fierté que je ressentais ce 17 juin 2012 s’est transformée d’abord en désenchantement, puis je dois l’avouer, en un peu de honte. Honte de n’avoir pas vu plus tôt la réalité en face, de n’avoir pas tiré plus tôt la sonnette d’alarme parce que je voulais encore croire que les choses allaient changer. Et honte aussi de ces hommes politique dont les convictions varient au fil du temps simplement pour soutenir un gouvernement …même quand les décisions de ce gouvernement vont à l’encontre de ce qu’ils ont défendu devant les électeurs. Mais que restera-t-il à la fin de ce quinquennat ?

La fatigue aidant, vient parfois la tentation de tout laisser tomber. Mais je le sais au plus profond de moi, il n’est pas possible d’abandonner. Je le dois à tous ceux qui m’ont fait confiance, à tous ceux qui me font encore confiance. Et aussi parce qu’aujourd’hui ce n’est plus la honte mais l’indignation qui me motive. Je veux dépasser tout ça, je refuse cette conception de la société qu’on impose petit à petit dans les esprits pour mieux convaincre qu’il n’y aurait pas d’alternative. Bien sûr que si, il y a une alternative. Il y a toujours une alternative ! Sinon à quoi sert la politique ?

Je suis socialiste et je le reste !

Les mots ne suffisent pas, il faut des actes. Pour moi, ce sera une rupture. Et quand j’écris ce mot je pense à tous ces militants, tous ces sympathisants, qui m’ont soutenu tout au long de ces derniers mois. Pour eux, ce ne sera pas une surprise. Je suis socialiste, je le reste, mais ils le savent, je ne crois plus que le Parti socialiste, en tant que structure politique, puisse être le moteur d’un nouveau rassemblement, d’un nouveau départ.

J’ai donc pris la décision, douloureuse, de quitter le Parti socialiste, mais aussi le groupe SRC à l’AN . Certains me disent que c’est une erreur. Les raisons invoquées sont nombreuses et parfois contradictoires. D’abord ceux qui pensent qu’il est préférable de rester unis au sein du PS…mais chacun voit les limites de ce combat que nous venons de mener pendant de longs mois sans véritables résultats, et surtout sans espoir réel de faire bouger les lignes. D’autres plaident pour un départ groupé, plus tard…toujours plus tard. Enfin il y a ceux, pour des motifs stratégiques qui me rappellent les longues traversées du désert de beaucoup parmi ceux qui ont osé s’affranchir d’un parti majoritaire. J’entends tout cela ! Mais ma décision est prise.

Et aujourd’hui je prends le risque, je fais le choix de la liberté, de l’indépendance, de la loyauté envers mes convictions et envers les électeurs qui m’ont élu en 2012. Je n’abandonne pas mes camarades. Je serai à leurs côtés à l’Assemblée nationale quand il s’agira de se mobiliser contre toutes ces orientations libérales que nous refusons.

Je ne bascule pas dans une opposition systématique. Je soutiendrai les projets de loi qui me sembleront aller dans le bon sens. Je continuerai à combattre la droite qui n’a aucune solution crédible pour les Français, si ce n’est la volonté de revanche de l’ancien Président, ou une austérité accentuée pour répondre aux critères libéraux de Bruxelles.

Cette décision est dans mon esprit un nouveau départ. Je continuerai à user de ma liberté de penser, à user de mon libre-arbitre…parce que j’ai encore l’espoir d’une gauche réconciliée avec elle-même, avec les citoyens, avec les Français ! Il est aujourd’hui urgent de réagir et de proposer une autre politique, mais aussi une image différente de celle-ci, basée sur l’exemplarité, la loyauté, la transparence et l’écoute des citoyens. C’est aussi comme cela que nous lutterons efficacement contre le FN et tous les populismes.

Répondre à la défiance et à l’indignation des citoyens

Je ne pars pas pour une aventure individuelle. Au contraire je vais maintenant me battre pour rassembler tous ceux, adhérents ou non à une organisation, qui croient qu’il est encore possible d’engager une démarche politique et citoyenne et de construire une société basée sur le respect des droits humains et environnementaux en s’appuyant sur des valeurs d’honnêteté, de liberté, d’égalité et de justice sociale.

Je vais m’y employer d’abord dans ma région, parce que je pense qu’il est indispensable de répondre concrètement à la défiance et parfois même à l’indignation qui règne chez mes concitoyens. J’annoncerai ainsi dans les prochaines semaines une initiative en ce sens.

Et je le ferai aussi au national parce qu’il est indispensable de fédérer toutes les énergies. Et elles existent ! Une recomposition est possible qui aille au-delà des partis et organisations politiques traditionnelles…sans pour autant les en exclure. Des initiatives sont en construction et j’en serai !

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_ Et maintenant ? Le primo-député du Morbihan, dont le mandat s'achèvera en 2017, n'est pas pressé de retrouver un parti politique. « Pour l'instant, je compte siéger comme non-inscrit » , indique-t-il, avant de pointer qu' « il suffit de 15 députés pour former un groupe » , et qu'un regroupement avec des écologistes ou des députés issus d'autre partis ne lui déplairait pas. Il espère aussi ouvrir la voie à d'autres de ses camarades : « En partant, je leur montre que même si c'est difficile, ce n'est pas impossible » , dit-il, assurant que d'autres parlementaires, pas forcément « frondeurs » pourraient être tentés de lui emboîter le pas.


Photo: Philippe Noguès à l'université de rentrée du courant Un monde d'avance, le 4 octobre 2014, à Vieux-Boucau (Michel Soudais).

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