La guerre, au fondement de l’État wilhelmien

Le philosophe Bruno Karsenti relit et commente le pamphlet d’Émile Durkheim sur la conception allemande de l’État.

Olivier Doubre  • 1 juillet 2015 abonné·es
La guerre, au fondement de l’État wilhelmien
© **L’Allemagne au-dessus de tout. Commentaire à vive voix** , Émile Durkheim, Bruno Karsenti, éd. de l’EHESS, col. « Audiologie », 128 p., 8,90 euros.

L’Allemagne au-dessus de tout, court texte d’Émile Durkheim de 1915, reproduit ici à cent ans de distance, connut longtemps une sulfureuse réputation. Il était en effet supposé, à tort, contenir certains « errements nationalistes » de son auteur durant la Première Guerre mondiale, dus notamment à la mort de son fils et de nombreux collègues et amis sur le front. Des épreuves et une douleur qui emporteront d’ailleurs Durkheim lui-même en 1917.

Si le style de ce pamphlet est assurément dur, sévère, violent même, contre le militarisme et l’impérialisme allemands, pouvant parfois choquer un lecteur contemporain habitué à la paix et même à l’amitié franco-allemande depuis soixante-dix ans, l’Allemagne au-dessus de tout – qui fait sien le titre de l’hymne allemand « Deutschland über alles » – procède bien de l’explication sociologique. Durkheim le répète à plusieurs reprises : « Nous n’entendons pas soutenir que les Allemands soient individuellement atteints d’une sorte de perversion morale constitutionnelle qui corresponde aux actes qui leur sont imputés ». Pour lui, « conflits de races » ou « conflits de civilisations » ne sont que des « sornettes de la philosophie de l’histoire », agitées notamment par un Barrès ou un Maurras. C’est tout l’intérêt de la réédition de ce texte souvent décrié. Comme le souligne Bruno Karsenti, même en plein dans cette guerre effroyable qui va marquer le sociologue si cruellement, « à aucun moment, l’argumentation de Durkheim ne réactive des thèses naturalistes ou superficiellement historicistes ». Mieux, il n’hésite pas à affirmer que de telles thèses sont « ignorantes de ce qu’on est en présence, avec l’Allemagne et la France, de deux espèces d’un même genre, de deux mille ans rigoureusement complémentaires » .

Aussi, ce texte, certes énergiquement anti-allemand, se porte « vers le point décisif du débat, celui où cette complémentarité a cessé de se comprendre », commente Bruno Karsenti. Quand l’acceptation de la souveraineté de chaque État en est venue « à bifurquer ». Pour Émile Durkheim, l’explication tient à ce que l’État wilhelmien (1870-1918) a conféré à la guerre « le statut de fondement du droit de l’État, l’inscrivant au principe du concept même d’État souverain ». Ce que recouvre le terme « über » dans son hymne national. Un fondement, on le sait, dont il ne se défera qu’après un second conflit mondial et un effondrement total. Pour adopter par la suite le dogme de la rigueur budgétaire et de la puissance économique. Mais c’est une autre histoire…

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