Booxup : une question de confiance

Christine Tréguier  • 17 septembre 2015
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L’économie collaborative a le vent en poupe et il ne se passe pas un mois sans que les médias n’évoquent un nouveau site mettant en relation demandeurs et offrants. Certains proposent le troc de services et de bien gratuits, mais la plupart misent sur des échanges monétisés : appartement, automobile, outillage, co-voiturage, co-location, place de parking, tout peut faire l’objet d’une transaction sur laquelle le site prélève sa quote part. Le business est lucratif et ces nouveaux acteurs de l’économie numérique amassent des masses conséquentes d’argent et de données personnelles.

Le dernier site du genre à avoir fait parler de lui c’est Booxup, une application iPhone développée par deux français pour faciliter le prêt de livres papier entre particuliers. Le principe est simple : vous constituez votre bibliothèque en scannant les codes-barres des bouquins que vous avez envie de partager et vous pouvez consulter celle des autres ou rechercher directement un titre d’ouvrage. Chaque personne étant géolocalisée, vous pouvez trouver celles qui sont dans votre quartier, ou votre ville et les contacter pour leur emprunter (ou leur acheter) le livre de votre choix. A priori l’idée de faire circuler nos bons vieux bouquins semble plutôt séduisante, mais les risques liés à la centralisation de ce type d’échanges demandent à ce qu’on y regarde à deux fois.

Certains détails quelque peu inquiétants ont été révélé suite à la visite d’un inspecteur de la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) chez les fondateurs de Booxup. Peut-être alerté par leur récente levée de fonds (310 000 euros), l’homme, qui est également chargé d’enquêter sur le très controversé Uber, a souhaité les interroger sur leur modèle de développement et sur leurs liens avec Google et Amazon dont ils utilisent les métadonnées pour identifier les livres entre autre. Précisons qu’ils ont également des liens avec Facebook et Twitter puisqu’il est nécessaire d’utiliser son identifiant sur un des réseaux sociaux pour s’enregistrer. Le bruit a couru qu’un « professionnel du monde du livre » aurait alerté la DGCCRF du risque d’ « uberisation » du secteur. Mais la direction des fraudes n’a apparemment eu besoin de personne pour s’intéresser à l’évaluation des rentes futures de ces nouvelles « bibliothèques collaboratives ».

Il est clair que les prêts entre particuliers ne vont pas ruiner les auteurs et les marchands de livres. La question est plutôt de savoir ce que leur mise en relation va faire gagner à Booxup. Pour le moment l’application est gratuite, le site ne perçoit rien sur les échanges et son modèle économique reste opaque. Sa seule vraie richesse ce sont les données personnelles de ses utilisateurs. Et pas des moindres puisqu’il s’agit de ce qu’ils lisent, ce qu’ils ont lu et ce qu’ils aimeraient lire. L’idée qu’elles atterrissent dans les nuages de Facebook et d’Amazon fait froid dans le dos.

L’autre question soulevée par cette affaire c’est celle du devenir de l’économie collaborative et de ceux qui s’en revendiquent parfois abusivement. Comme l’explique Lionel Maurel (alias Calimaq) sur son blog, « l’essor des pratiques de partage favorisées par le numérique a été récupéré par des plateformes qui en captent la valeur, avec des effets de bords inquiétants sur le plan économique et social ». Uber, AirBnB, Blablacar sont devenus de quasi-monopoles en peu de temps sans investir au départ dans autre chose que des programmes et systèmes informatiques. Booxup pourrait bien vouloir les imiter.

{{Sur le Web}} [L'article de Calimaq->http://scinfolex.com/2015/09/13/laffaire-booxup-et-le-pret-de-livres-quelques-clarifications-sur-la-notion-de-bibliotheque-ouverte-au-public/]
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