« Anomalies des zones profondes du cerveau », de Laure Limongi : Voyage autour de son crâne

Avec Anomalies des zones profondes du cerveau, Laure Limongi propose une étude savante, drôle et poétique de migraines effroyables.

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Algie vasculaire de la face. Les noms de maladie sont souvent barbares et, en l’occurrence, au diapason des souffrances que génère cette pathologie. L’algie vasculaire de la face provoque, par vagues régulières, des maux de tête explosifs et exponentiels qui vrillent l’intérieur de la boîte crânienne et donnent « l’impression d’être poignardée dans la tempe », écrit Laure Limongi. Anomalie des zones profondes du cerveau  : un titre adéquat, pour un livre entièrement focalisé sur « cette forme aiguë de céphalée essentielle », dont on ne connaît pas les causes.

Le romancier hongrois Frigyes Karinthy avait écrit Voyage autour de mon crâne pour raconter l’intrusion d’une tumeur dans son cerveau. Laure Limongi a imaginé un autre type de périple pour approcher ce mal dont est atteinte la narratrice – et sans doute aussi l’auteure, mais nous sommes là très loin du témoignage. Il s’agit plutôt d’une enquête qui avance non linéairement, mais de façon concentrique autour de la maladie. Ou selon certaines lignes difficiles à déchiffrer. La narratrice évoque ainsi la douleur : « Quelqu’un qui enfoncerait un crayon dans votre œil et essaierait de former des figures  […]. Parfois, je m’interroge sur ce dessin. J’essaie d’en percer le tracé. Peut-être, si je comprenais ce qui est dessiné, les crises ne reviendraient plus. » Ce livre est, à sa manière, une tentative de déchiffrement de cet invisible dessin. Le texte s’engage sur tous les plans où se loge la maladie. Biographique, bien sûr : la narratrice s’observe par le menu –  « être son propre flic, son infirmière insupportable de minutie et d’indiscrétion »  – mais témoigne aussi de l’expérience de la vie que ce mal lui confère. Surtout dans le rapport aux autres. Elle souligne à quel point les violentes migraines isolent. Ceux qui subissent une maladie invalidante connaissent ce qu’est réellement la solitude. Souvent, l’indisposition finit par lasser même les amis les mieux intentionnés.

Le recours aux grands auteurs atténue cette solitude. Nombreux sont les écrivains à avoir souffert de maux de tête, dont ils ont laissé des traces dans leurs œuvres. Certains jouent aussi avec cette idée, comme Samuel Beckett : « Si les gens veulent avoir des migraines en cherchant des sous-entendus derrière les harmoniques [que l’auteur agence dans ses textes, NDLR], qu’ils ne se gênent pas. Mais qu’ils apportent leur propre aspirine. » Laure Limongi s’amuse avec les citations. Où l’on voit que ce livre n’est pas dénué d’humour – et n’a rien d’une prise de tête… Anomalie des zones profondes du cerveau aborde aussi le terrain thérapeutique. La médecine, dans ce cas, est déficiente. Pour des raisons économiques d’abord. Fortuitement, alors que tous les traitements prescrits sont insuffisants, un étudiant américain s’est rendu compte, dans les années 1990, que l’absorption de LSD faisait disparaître ses crises. Problème, outre l’illégalité de la chose : les champignons hallucinogènes qui constituent le LSD ne coûtent quasiment rien et, par conséquent, ils ne peuvent intéresser les laboratoires pharmaceutiques.

La science n’aime pas non plus qu’on touche à ses dogmes. Certains s’y sont frottés, dont les tentatives sont ici narrées, pas toujours couronnées de succès, comme celle du Dr Allendy, qui associait alchimie et médecine, mais parfois réussies, comme celle de l’écrivain Kathy Acker, qui a gardé son libre arbitre dans le traitement de son cancer. Ces histoires résonnent aussi avec la liberté dont témoigne Laure Limongi dans la conduite de son roman. Si, comme on l’a vu, la présence des champignons ne sort pas de nulle part, ici, de page en page, comme une passion qui se déploie, ils prolifèrent sous de multiples formes. Et font accéder le roman à une dimension poétique, par les images qu’ils suscitent, leurs potentialités et le mystère qu’ils recèlent. Anomalie des zones profondes du cerveau est un roman qui en cache plusieurs. Intimiste, savant, politique, loufoque, il transforme l’exploration d’une maladie en quête existentielle. Un beau travail de l’esprit.


Anomalie des zones profondes du cerveau , Laure Limongi, Grasset, 207 p., 17 euros.

Photo : Grasset

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