Retourner à Fukushima ?

REPORTAGE. Les autorités tentent de convaincre la population de se réinstaller dans les zones où l’interdiction a été levée. Mais les habitants, qui se considèrent mal informés, sont partagés entre inquiétude et désespoir.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Bien avant les zones encore interdites du département de Fukushima, les traces des inondations qui viennent de ravager la région sont toujours visibles. Elles ont tué une quinzaine de personnes et n’ont pas épargné les stockages, réputés provisoires, des 22 millions de tonnes de terre contaminée grattée sur une partie des terrains pollués par l’accident du 11 mars 2011. Enfermés dans d’énormes sacs noirs et recouverts de bâches bleues ou vertes, ces déchets sont entassés dans d’anciens champs de riz interdits de culture. L’eau des rivières en crue a entraîné un nombre inconnu de ces sacs de terre radioactive dans des rivières, des champs et vers la mer. Y compris aux abords de la centrale accidentée. De quoi renforcer la méfiance qui étreint les Japonais quand il leur est suggéré de retourner dans les communes où l’interdiction de résider a été levée.

De nombreux spécialistes se sont réunis du 14 au 20 septembre à Hirono, à 25 kilomètres de la centrale de Fukushima. Dans la petite ville rouverte, il s’agissait de faire le point sur les conditions du retour. Mais, sur les 8 000 habitants de cette bourgade avant l’évacuation, seuls 2 800 ont accepté de revenir. Les autres attendent d’avoir la certitude qu’ils peuvent le faire sans risque. Pour l’heure, ils préfèrent l’hébergement chez des parents, des amis, ou dans les villages provisoires, où ils sont logés dans des maisons préfabriquées de deux pièces construites à la hâte. Ils craignent, s’ils retournent dans leur ancienne habitation, de s’y trouver un peu seuls, sans certitude que ce retour sera sans effet sur leur santé. Ainsi raisonnent Yuka et Kazuo, un couple de 73 ans logé dans le village provisoire d’Onigoe, une zone périphérique d’Iwaki, petite cité au sud d’Hirono, qui a échappé à l’évacuation. Assis sur les trois marches qui donnent accès à la maison offerte par les autorités, ils expliquent  : « Nous avons assez déménagé, nous sommes fatigués. Nous resterons ici jusqu’au jour de mars 2017 où notre logement provisoire sera détruit, comme le prévoit la loi. Ensuite, nous ne savons pas encore si nous retournerons chez nous. Nous ne sommes même pas sûrs que nous pourrons y manger les légumes du jardin. Et puis il faudra tout débroussailler. C’est au-dessus de nos forces, ceux qui nous traitent d’assistés doivent le comprendre. » En attendant, Yuka cultive quelques légumes devant sa porte, comme d’autres résidents provisoires. À quelques maisons de là, une mère de famille qui surveille distraitement ses deux enfants exprime la même angoisse du lendemain, inquiète pour la nourriture qu’elle retrouvera dans son village situé à quelques kilomètres de la centrale : «   Comment être absolument certaine qu’elle sera saine ? Comment faire confiance aux contrôles des produits de cette région ? »

Une inquiétude qui revient dans les conversations de ceux qui attendent pour se décider comme de ceux qui sont revenus à Hirono mais constatent que la plupart des magasins y restent fermés. Beaucoup d’évacués sont passés de l’interrogation du début – « Quand rentrerons-nous ? » – à une autre question : « Jusqu’à quand pourrons-nous rester ? » Soit parce qu’ils n’ont pas confiance, soit parce qu’ils ont reconstruit une autre vie, avec de nouveaux voisins et un environnement plus rassurant. Ils ressentent une angoisse diffuse à propos de la radioactivité, que le visiteur éprouve lui-même au bout de quelques jours. Régulièrement réunis dans des groupes de paroles, des parents – surtout les mères – reviennent sur le risque de contamination, notamment pour les repas servis dans les écoles qui ont été rénovées puis rouvertes : « Nous n’avons pas vraiment confiance, mais nous n’avions pas le choix, explique Daisuke Watanabé, mère de deux enfants. De plus, il y a pour tous la crainte de l’insécurité, les étrangers sont trop nombreux à Hirono.   » Les « étrangers », ce sont les 3 000 travailleurs appelés pour se relayer aux réparations de la centrale, et qui sont plus nombreux en ville que les habitants revenus. Dans ces réunions informelles, ils sont accusés de tous les maux. Leur moralité et leurs « mœurs » de célibataires sont fréquemment évoquées. De la même façon, la question de la nourriture prédomine, au point que tous recherchent systématiquement des produits venant d’autres régions du Japon.

Pourtant, entre les collines et les petites montagnes verdoyantes, dans les zones considérées comme n’étant plus dangereuses, les champs de riz, petits et grands, sont proches de la récolte. Et les agriculteurs supplient les consommateurs de leur faire confiance, souvent en vain, comme Niitsuma Ryohei, qui s’est converti au bio il y a dix ans. Il cultive cinq hectares de riz, un hectare de soja et un hectare de brocolis, et s’apprête à produire un peu de la boisson nationale, le saké. Le cultivateur entame son plaidoyer par une célébration des paysages au sein duquel il vit : « Nous avons une région et des paysages magnifiques, il faut les sauver. Il faut préserver notre nature, nos magnifiques rivières et nos poissons, nos fleurs, nos arbres. Nous restons volontairement à l’écart de l’agriculture de masse, nous respectons notre environnement. Bien sûr, je sais qu’il est difficile d’admirer un beau bouquet sur une table en ayant le ventre creux, concède-t-il. Mais la bio et cette nature seront notre bouée de sauvetage, deux richesses qui nous permettront de faire revivre notre province. C’est pour cela qu’il faut nous faire confiance et acheter nos produits. C’est comme cela que nous réussirons à faire revenir des paysans et surtout des jeunes dans notre région. » Un objectif qui semble difficile à atteindre quand on constate que l’école toute neuve d’une petite ville, Nahara, dont les 7 500 habitants ont été autorisés à revenir cet été, est désespérément vide pour la rentrée. «   Nous sommes toujours malheureux   », soupire un habitant revenu chez lui avec réticence. Dans le lycée d’Hirono, le Futuba Mirai High School, qui a ouvert le 8 avril dernier et n’accueille pour l’instant que 150 jeunes gens, les adolescents hésitent entre optimisme et peurs difficiles à avouer. Leurs craintes, ils les ont exprimées dans une courte pièce de théâtre jouée devant les habitants et les spécialistes venus pour affirmer que le retour est sans risque. Ce dont tente de les convaincre Natsuko Yoshida, leur professeure d’anglais.

Au cours d’un déjeuner à la cantine de l’établissement, après avoir rappelé que, née dans la région, elle a toujours vécu près du nucléaire, l’enseignante explique : « Notre maison a été dévastée par le tsunami et j’ai eu de la chance, comme ma famille, de sortir saine et sauve de cette catastrophe. La contamination ? Beaucoup de mes anciens lycéens sont persuadés d’avoir été contaminés par ce qu’ils ont mangé dans les semaines et les mois suivant l’explosion. Ils ajoutent qu’ils n’y peuvent plus rien. Ce qui pose problème, c’est la coexistence entre ceux qui ont vécu directement la catastrophe et ceux qui ont suivi les événements de plus loin, ils n’ont pas le même vécu, les mêmes souvenirs. » L’un d’eux dira, après avoir longtemps hésité, saisi par la timidité et redoutant d’être mal vu :  « Vous savez, ce n’est pas facile d’être à la fois un survivant et peut-être porteur d’une maladie à venir à cause de la radioactivité… C’est pour cela que j’ai voulu jouer dans notre petite pièce. »

Les craintes, les hésitations, les pensées difficiles à exprimer, pour les ados comme pour les adultes, on les comprend en abordant les zones toujours interdites pour cause de contamination. Les collines et les forêts sont aussi belles qu’au sud, mais les villages et les hameaux sont morts, les champs abandonnés et les maisons désertes. La végétation commence à manger les murs et les routes gardées jour et nuit par des policiers portant un masque pour faire respecter les interdictions. Un pays mort que surveillent des capteurs automatiques affichant des chiffres qui changent selon la météo et les configurations du terrain. Des images et une atmosphère qui rappellent de façon sinistre la zone interdite de Tchernobyl.


Photp : C.-M. Vadrot

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.