Tragédie provinciale (« À flux détendu »)

Il y a du Simenon qui aurait lu Marx, chez Yves Ravey.

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On pourrait dire des romans d’Yves Ravey que ce sont des mécaniques narratives démoniaques. Démoniaques, parce qu’elles progressent à l’instar d’un piège qui se referme, où les personnages finissent par se retrouver face à eux-mêmes et à la responsabilité de leurs actes. Le lecteur jubile de ce redoutable ordonnancement littéraire, qui se déploie insensiblement jusqu’au verdict final, irrévocable. Tel se présente Sans état d’âme (Minuit, 126 p., 12,50 euros), le treizième roman d’Yves Ravey. Son ouverture est aussi une manière de chef-d’œuvre quant à la mise en place des éléments essentiels du récit. Première phrase : il est question de l’enfance du narrateur, qui est aussi le personnage principal, Gustave Leroy.

Troisième paragraphe : il confie qu’il trichait quand il jouait à compter les wagons de marchandises les yeux fermés. Dans les deux pages suivantes, on apprend qu’il a promis à son père, qui vient de mourir, de veiller à leur seul bien, la maison familiale, mais qu’elle sera bientôt détruite par la patronne de l’exploitation agricole auprès de laquelle son père s’était endetté. Et, pour finir, qu’il est amoureux depuis l’enfance de la fille de la patronne, sauf que celle-ci s’est fiancée à un riche Américain qui a mystérieusement disparu. Tout est posé. Autant l’évidence d’une situation, où le rapport dominant-dominé est crucial, que la complexité d’un personnage, tiraillé par des sentiments contradictoires. Pas sûr que Sans état d’âme, comme les autres livres d’Yves Ravey, qui tous se déroulent en province, relève du seul roman noir. Les murs qui empêchent d’être libres sont dans le monde social comme ils s’élèvent dans les têtes. Il y a du Simenon qui aurait lu Marx, chez Ravey, comme il y a du fatum, l’implacable destin de personnages voués à courir à leur perte. Sans état d’âme, ou l’alliance de la lutte des classes et de Sophocle. Pas mal…


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