Mon petit Tchétchène

Jean-Riad Kechaou  • 5 décembre 2015
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Mon petit Tchétchène
© Elena Fitkulina/AFP

Djamalay venait me voir parfois, discrètement, à la fin du cours le jeudi soir. «Ils n’ont toujours pas traité notre dossier, on doit encore attendre» me disait-il très dignement comme si ce n’était pas si grave…

Avec sa famille, il était pourtant dans une situation plus que précaire. C’est son professeur principal qui nous avait appris la nouvelle en janvier. Le centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) qui les logeait dans des conditions décentes depuis leur arrivée en France en 2012 ne pouvait maintenir leur hébergement sur notre commune.

En décembre, le droit d’asile politique leur avait été refusé et ils étaient ainsi sous le coup d’une obligation de quitter le territoire. Cette famille de sept enfants devait ainsi rentrer en Tchétchénie, une dictature voulant effacer toutes traces de conflit et où le papa avait subi des sévices…

Ecole à Grozny, 2014 Elena Fitkulina/AFP
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Depuis début février, la famille était donc mise à l’abri par le Samu social, le 115, avec des changements d’hôtels fréquents, souvent éloignés de notre collège. Malgré tout, les parents tenaient à scolariser leurs enfants, dans les écoles, collège et lycée de la commune.

Durant cette épreuve, Djamalay a toujours gardé cette tête haute malgré la fatigue de plus en plus visible et même s’il ne pouvait camoufler ce regard poignant, celui d’un enfant qui a perdu depuis longtemps son insouciance.

Lorsque le 115 ne réussissait pas à leur proposer de logements, la famille restait dans leur voiture et les nuits étaient agitées. Les collègues de l’école primaire faisaient parfois dormir les plus jeunes de ses frères dans le dortoir de l’école maternelle la journée. On était nombreux à vouloir en héberger un, deux, plusieurs…Mais ils voulaient rester unis dans cette galère.

En février, son professeur principal, très investie, avait réuni tous les adultes œuvrant pour la famille : instituteurs, professeurs, représentants du CADA et du réseau d’éducation sans frontière (RESF), des personnes formidables. Il fallait organiser des collectes assez régulièrement pour les aider à payer des factures d’essence et de nourriture. À la sortie de cette réunion, furieux, j’avais explosé de colère. Comment accepter d’un pays comme le nôtre un tel mépris de la souffrance humaine. Un gouvernement de gauche qui plus est.

J’étais uniquement son professeur d’éducation civique. Je ne le voyais qu’une heure par semaine. J’aurais préféré lui enseigner l’histoire et les civilisations antiques. Dur en effet de faire cours sur les droits des enfants. Un cours de niveau sixième où on est censé leur expliquer que notre pays permet aux enfants de s’épanouir pendant que d’autres en Asie ou en Afrique sont exploités et risquent même leurs vies, à l’instar d’Iqbal Massih.

Illustration - Mon petit Tchétchène
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Au premier rang, Djamalay m’écoutait avec attention, lui qui se demandait chaque semaine ou il allait dormir. Lui qui craignait chaque jour un simple contrôle routier lors des 100 km aller-retour quotidien pour venir étudier. J’ai évité son regard un temps puis j’ai décidé de parler de son pays à l’ensemble de la classe. Projetant une carte de la fédération de Russie, il était tout fier de lire le nom de sa ville écrite en alphabet cyrillique. Il nous a parlé alors de son école, de sa vie quotidienne la bas dans un pays en guerre. La classe l’a écouté religieusement.

Quand Politis a offert quelques pages en mars dernier à mes apprentis journalistes, on avait voulu parler de lui, de sa famille mais c’était prendre le risque d’une dénonciation. Un des élèves avait ainsi traité de la Tchétchénie, un pays oublié par l’Europe, un pays riche en hydrocarbure faisant le bonheur de Gazprom, premier distributeur de gaz au monde. La France ne pouvait donc reconnaître ce conflit. Et puis Poutine l’avait dit, les indépendantistes tchétchènes, c’est ses terroristes islamistes à lui.

On a salué les parents en juin lors d’une dernière réunion, tous désolés de leur situation et craignant qu’ils finissent par se faire expulser.

En septembre, Djamalay ne s’est pas présenté à la rentrée. Sa famille avait obtenu un logement dans une autre ville et opté pour des établissements scolaires à proximité, évitant des trajets trop coûteux en essence et trop risqués aussi.

Et puis, il y a quelques jours, la bonne nouvelle est tombée.

La famille a enfin obtenu le statut de réfugiés politiques après un long combat de trois ans. C’était inespéré. Le formidable travail effectué par le CADA, RESF, les instituteurs et son professeur principal a payé.

Bien sûr, d’autres cas comme le sien sont légion et on ne doit pas oublier tous ces enfants. Mais une nouvelle comme ça, en cette période bien terne, c’est un rayon de soleil qui perce des nuages de désolation.

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