« Les délices de Tokyo », de Naomi Kawase : La saveur de l’humain

Dans Les Délices de Tokyo, Naomi Kawase raconte une bouleversante histoire d’amitié entre un vendeur de pâtisseries japonaises et une vieille dame aux fabuleuses recettes.

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Un livre de Nathalie Sarraute, intitulé Entre la vie et la mort, traite de la manière dont l’écriture peut être émolliente ou informe parce que trop sentie, ou au contraire, à force de contrôle et d’intellectualité, pétrifiée. Le même problème se pose au critique. Il lui est tout à fait possible de rester en dehors de l’objet dont il parle – mais alors son propos est sec. Il peut aussi entrer dans l’œuvre jusqu’à s’y fondre, son expérience de spectateur devenant dès lors difficilement partageable, à moins de laisser place à des considérations personnelles qui n’ont pas lieu d’être.

Ce sont de telles émotions que peut susciter le nouveau film de Naomi Kawase, Les Délices de Tokyo, adapté d’un roman de Durian Sukegawa (1) et présenté à Cannes sous son titre original, An. Depuis Suzaku (1996) jusqu’à aujourd’hui, en passant par Shara (2003) ou Still the Water (2014), la cinéaste cherche ce qui est invisible à l’œil nu, ce qui se cache dans les profondeurs de l’existence (là encore, Sarraute n’est pas loin, qui s’intéressait aux flux du langage sous la conscience). À coloration panthéiste, souvent marqué par le bouddhisme, le cinéma de Naomi Kawase s’ouvre à des mondes ténus, négligés, qui recèlent pourtant une richesse infinie.

Tel est le personnage central des Délices de Tokyo, une petite dame fragile de 76 ans, Tokue (Kirin Kiki). Un jour, elle frappe à la porte de l’échoppe de Sentaro (Masatoshi Nagase), le vendeur de dorayakis, des pâtisseries japonaises faites de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits. Tokue le persuade de l’embaucher, elle qui connaît une recette donnant aux haricots une incroyable saveur. La boutique devient courue. On fait la queue pour acheter des dorayakis.

Mais Les Délices de Tokyo ne raconte pas une success story. Dans cette première partie, le plus important, et le plus singulier, est dû à cette petite dame qui, sensible aux moindres signes de ce qui l’entoure, traite les haricots rouges avec toute la considération qu’elle pense digne de leur réserver, parce qu’ils viennent de loin et ont des choses à dire. La confection de la confiture est une leçon de patience. Il faut être debout avant le lever du soleil pour la préparer, et Sentaro s’y résout volontiers même si l’échoppe n’ouvre au public qu’à 11 heures. La cuisson requiert attention et tendresse envers les haricots. C’est aussi ce dont témoignent l’un envers l’autre la vieille dame et celui qu’elle appelle affectueusement « patron ». Grâce à Tokue, Sentaro prend goût aux dorayakis, qu’il n’aimait pas jusque-là, à son travail, et plus largement à la vie. Tandis que le duo intègre un troisième personnage, Wakana (Kyara Uchida), une collégienne en rupture avec sa mère, qui ne s’occupe pas d’elle.

Naomi Kawase a cette grâce qui permet à une telle situation de ne jamais tomber dans la sensiblerie ou, pire, la niaiserie. Sa caméra ne s’appesantit jamais, et la cinéaste bénéficie d’un jeu d’acteurs très convaincants. Kirin Kiki en particulier, formidable comédienne que l’on a déjà remarquée chez Kore-Eda, compose une Tokue à la fois fragile et endurante, secrète et si proche.

La société et une certaine histoire du Japon font plier le cours du film sans en altérer la délicatesse. La société intervient sous la forme de la propriétaire de la boutique, qui a entendu dire que la vieille femme employée par Sentaro a des mains déformées – ce qui est vrai – sans aucun doute suite à la lèpre qu’elle a contractée dans le passé – ce que le spectateur apprend alors. Elle exige, par mesure d’hygiène, qu’il la renvoie. Quant à une certaine histoire du Japon, il s’agit de la manière dont ce pays a traité ses lépreux. Il les a enfermés dans des sanatoriums, comme celui où Tokue réside, dénués de tous leurs droits, y compris celui de travailler, et ce jusqu’à une période récente : 1996.

Les Délices de Tokyo ne se transforme pas pour autant en « film à sujet », même si Naomi Kawase fait pénétrer sa caméra dans un vrai sanatorium, filme de vieux patients infirmes et a trouvé en ce lieu une forte source d’inspiration. Ce qui se joue au sein du trio reste l’objet central. C’est un élément extérieur – la propriétaire, donc – qui vient briser la petite communauté ainsi créée, ouverte, puisque Wakana y a été accueillie, et familiale mais sans les liens du sang. Une communauté constituée de personnages abîmés par la vie, qui s’entraident et atteignent ensemble un bonheur simple et précieux. « Nous sommes nés pour écouter et pour regarder ce monde. Alors, même sans réussir dans la vie, nous pouvons trouver un sens à notre existence », dira Tokue. Cette vision des gens du peuple ne les idéalise pas mais leur donne une grandeur qui ne leur est pas si souvent accordée. Elle rejoint celle dont font preuve, avec des cultures différentes mais une même sensibilité, un Capra ou un Guédiguian.

Le film glisse peu à peu vers une séparation définitive. Certains trouveront peut-être la pente mélodramatique appuyée. Ou la mise en scène soudain nonchalante, avec le recours à la voix off quand les personnages, qui avaient gardé le silence sur eux-mêmes et sur leurs sentiments, se confient, par-delà l’absence, leurs secrets traumatismes, que leur rencontre et leur belle association avaient soulagés. Mais la cinéaste met à nu ici une humanité vibrante, dont la puissance émotionnelle est sans frein. Il est probable que celle-ci atteindra tous les spectateurs des Délices de Tokyo quels qu’ils soient et où qu’ils soient. Car la cinéaste touche ici à l’universelle douleur de l’être humain, qui en fait aussi tout son prix.

(1) Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, Albin Michel. À paraître le 4 février.


Les délices de Tokyo, Naomi Kawase, 1 h 53.

Photo : AN - Naomi Kawase

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