Viens boire un thé à ma mosquée

Une centaine de lieux de prière ont répondu à l’appel du Conseil français du culte musulman et ont ouvert leurs portes, les 9 et 10 janvier, à toutes les personnes désirant découvrir l’islam et ses pratiques.

Vanina Delmas  • 13 janvier 2016 abonné·es
Viens boire un thé à ma mosquée
© Photo : Vanina Delmas

Sur le parvis de la mosquée de Créteil, les pâtisseries et le thé à la menthe attendent les visiteurs. Au début de la matinée, les journalistes et les bénévoles sont les plus nombreux, et l’accueil est chaleureux. « Nous organisons régulièrement des portes ouvertes, donc les habitants de la ville et des alentours connaissent déjà la mosquée », glisse Ibrahim. Accompagnée d’un rayon de soleil, la visite guidée commence par l’extérieur. Situé près du lac, l’édifice religieux impressionne. Son minaret, élégant et moderne, s’élève dans le ciel, et les murs blancs, ornés de versets du Coran calligraphiés en vert, attirent l’œil. Plusieurs oliviers centenaires, symbole de paix dans les trois religions monothéistes, ont été plantés là, et une fontaine servant à l’origine pour la purification des fidèles agrémente le lieu. À l’angle de la mosquée, une plaque portant un verset du Coran paraît très abîmée. Au lendemain des attentats du 13 novembre, une dizaine de croix et de marques rouge sang ont été barbouillées sur les murs, le sol ou le menu du restaurant dépendant de la mosquée. La communauté musulmane de la ville n’a pas compris ces réactions, jusqu’alors inédites. « Ce sont les ignorants les plus dangereux, estime Ibrahim. Les autres vivent en harmonie avec les citoyens de toute confession. » C’est l’occasion d’apprendre que la coexistence religieuse s’affiche chaque été avec l’opération « Roue de secours alimentaire » : la mosquée et l’évêché de la ville prennent le relais des associations de terrain et distribuent ensemble des repas aux plus démunis.

Inaugurée en 2008, la mosquée Sahaba de Créteil – nom qui désigne les compagnons du prophète Mohammed – est l’une des plus importantes d’Île-de-France avec la Grande Mosquée de Paris et celle d’Évry : entre 2 000 et 3 000 personnes s’y réunissent pour la prière du vendredi, et plus du double lors des grandes fêtes comme l’Aïd. La salle de prière est à la hauteur de sa réputation. Une fois déchaussés, les visiteurs foulent la moquette bleue et lèvent instinctivement la tête vers le plafond. Un lustre impressionnant éclaire la pièce. « Il ressemble à celui de la mosquée des Omeyyades, à Damas », hasarde Myriam. Le guide confirme aussitôt et précise que ce lustre a été offert par les Syriens, tandis que la mosaïque a été réalisée par des spécialistes marocains, venus de Fès. On dégaine les smartphones pour photographier la beauté du lieu, les enfants jouent sur les tapis, pendant qu’un fidèle prie discrètement sur le côté. Des exemplaires du Coran sont disposés aux quatre coins de la salle, « et même une version en braille », indique le guide. La contemplation du décor prend un peu le dessus sur les questions, mais Ibrahim sait comment faire réagir son auditoire. « Je demande souvent aux gens : “Savez-vous comment sont nommés les juifs et les chrétiens dans le Coran   ?” On me répond : “les mécréants”. C’est faux, ils sont appelés les gens du livre », raconte-t-il avec un grand sourire.

Entre deux gorgées de thé , Marie confie l’une des raisons de sa venue. « Mon neveu s’est converti à l’islam et, avec tout ce qui se passe en ce moment, ça m’effrayait un peu », avoue-t-elle. Les questions très pratiques sur les prières ou le port du voile sont les plus fréquentes. « Comme nous sommes des femmes, les gens nous posent beaucoup de questions liées au voile, et à ce qu’on fait dans notre vie. Ça les intrigue de savoir si on travaille, si on étudie ou si on est inactives, chez nous, explique Aïcha, bénévole. Ce sont des questions naïves, mais c’est en y répondant qu’on déconstruit les préjugés. » À quelques kilomètres à l’est, le Centre islamique du Val-de-Bussy ne désemplit pas. Pourtant, la mosquée est assez éloignée du centre de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. « Je n’ai pas trouvé de bus, alors je marche depuis la gare RER », signale Anne-Marie, qui découvre avec étonnement l’Esplanade des religions, où cohabitent deux pagodes bouddhistes, la mosquée et bientôt une synagogue ainsi qu’un temple protestant. À l’intérieur de la mosquée, les rires des enfants qui attendent la reprise de leur cours d’arabe accueillent les premiers curieux. La visite débute par une intrusion amicale dans les trois classes d’arabe. « Les mosquées sont souvent divisées en deux parties : le cultuel et le culturel, précise Abdelhamid Bourefis, président de l’association Culture’M, qui gère l’aspect culturel. Nous donnons des cours de langue arabe, de civilisation islamique et du soutien scolaire ouvert à tous. » D’ailleurs, la future bibliothèque sera ouverte sur l’extérieur, de manière à en faire un lieu d’échanges « autour d’un thé à la menthe ». Au moment de pénétrer dans la salle de prière, les femmes sont invitées à se couvrir « un peu » la tête. Un mini-débat sur l’égalité des sexes s’engage quand une visiteuse découvre l’espace de prière réservé aux femmes. « Pourquoi leur endroit est-il plus petit et séparé par une paroi ? Ce n’est tout de même pas l’égalité, ça ! » Des sourires s’esquissent.

Abdelhamid explique que le Coran n’oblige pas les femmes à venir à la mosquée pour les cinq prières quotidiennes et que la paroi leur sert « à voir sans être vues ». « Et croyez-moi, si on l’enlevait, ce seraient sûrement les femmes les plus gênées », lance-t-il avec humour. L’intérieur est sobre mais accueillant. Un cadran électronique affiche en rouge les heures des prières. Aziz, la vingtaine, entre en catimini pour s’agenouiller face au mihrab – la niche qui indique la direction de La Mecque –, puis se mêle à la foule pour écouter les questions et échanger. « Je pense que ma génération parle beaucoup plus facilement de religion que celle de mes parents, explique-t-il. Ils restaient très réservés, souvent pour éviter les polémiques en public. » À l’arrivée de l’imam, Abdelhamid Mazzouz, les questions sur le recrutement des responsables religieux fusent. « Nous n’avons fait allégeance à aucun pays, argumente Abdelhamid Bourefis. Nous aurions pu aller dans un consulat et demander un imam, nous l’aurions eu gratuitement. Mais nous avons préféré le recruter nous-mêmes, il y a un an et demi, et l’un des critères était qu’il prêche aussi bien en arabe qu’en français. » Les réponses rassurent l’auditoire, qui ose demander à l’imam de « chanter » pour lui. Amusé, il se lance et psalmodie un verset du Coran. La foule s’assoit spontanément et écoute attentivement. « Ce verset commence par “Ô gens”, car ce message s’adresse à toute l’humanité. “Nous vous avons faits de différentes origines, nationalités, afin que vous vous entre-connaissiez” », commente l’imam. Un appel à la tolérance et à la rencontre en harmonie avec l’objectif de ces portes ouvertes. « À Bussy, ça se passe très bien, les relations sont apaisées, mais c’est notre devoir de continuer à passer le message », glisse Abdelhamid Bourefis au moment même où le père Dominique, de la paroisse Notre-Dame-du-Val, vient le saluer. « Merci d’être venu, et nous viendrons bientôt visiter l’église ! », promet un bénévole de l’association.

Dimanche, à l’appel de la prière de 17 h 18, la mosquée de la Fraternité d’Aubervilliers fait salle comble. Les chaussures des fidèles se mélangent progressivement à celles des non-musulmans, venus pour l’après-midi portes ouvertes. L’Association des musulmans d’Aubervilliers (AMA), qui gère la mosquée depuis 2001, a proposé que cette prière soit publique. Respectueux, les visiteurs restent en retrait et observent silencieusement le rituel. Les femmes rejoignent une salle annexe qui sert à la fois d’extension pour l’affluence des vendredis et de salle de cours. Au sol, deux tapis sur lesquels s’agenouillent six femmes. Elles suivent la prière sur un écran fixé au mur, en attendant mieux. Le lieu est modeste, mais l’AMA compte beaucoup sur le projet de construction de la grande mosquée d’Aubervilliers. Les baux sont déjà signés et on attend de récolter les fonds nécessaires au démarrage des travaux. À l’issue de la prière, les échanges reprennent pendant plus d’une heure. La parole se libère, mais quasiment personne n’évoque Charlie Hebdo, les attentats ou la perquisition musclée de la mosquée le 16 novembre. « Je crois que les gens présents aujourd’hui sont véritablement intéressés par les fondements de notre religion et savent que ceux qui ont commis ces actes n’ont rien à voir avec nous », assure Mouctar, bénévole à l’AMA.

Élisabeth vit dans ce quartier depuis des années, elle a beaucoup de voisines musulmanes. L’islam ne lui est pas totalement inconnu, mais elle n’avait jamais franchi la porte de la mosquée. « Je ne savais même pas qu’elle était ici !, s’exclame-t-elle. Je n’avais pas prévu de venir, je devais aller au cinéma, mais des amis m’ont proposé de les accompagner. J’ai visité plusieurs mosquées quand j’étais à l’étranger, mais en France, c’est la première fois. » Ancienne employée du centre PMI du quartier, Élisabeth a constaté l’évolution des mentalités en ce qui concerne la religion, notamment chez les femmes. Elle avait beaucoup de questions à poser sur ce que préconise l’islam à propos de la sexualité, de la contraception, mais elle n’a pas encore osé. Son amie Gisèle est venue pour une raison personnelle. « Mon fils est marié à une Marocaine et il s’est converti à l’islam. J’ai un petit-fils franco-marocain. La dernière fois qu’elle est venue chez moi, j’ai emmené ma belle-fille à la messe, et elle était ravie, raconte-t-elle. Dieu, c’est le même pour tous, sauf qu’on ne pratique pas la religion de la même façon. »

Société
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