Bienvenus dans un monde transparent

Produit et diffusé par Arte, le documentaire **« Ils savent tout de nous : Vers une société omnitransparente ? »** donne une excellente perspective de l’avenir connecté que les géants du web envisagent de nous vendre. Ses deux auteurs, le journaliste Mario Sixtus et Andreas G Wagner, se penchent sur les potentialités des fameuses lunettes connectées dont des prototypes ont été proposés entre autre par Google.

Christine Tréguier  • 19 février 2016
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Et ça fait peur. Une séquence en début de film dévoile ce que pourrait être le quotidien urbain d’un porteur de lunettes : chaque visage croisé est identifié et des informations le concernant s’affichent : âge, adresse, études, profession, préférences sexuelles ou politiques, situation financière, problèmes de santé, hobbies, derniers livres lus, derniers films vus etc.

Scénario dystopique imaginé par des technophobes ou simulation d’un angoissant futur imminent ? La suite démontre que cette société transparente est loin d’être de la science-fiction. Elle est la résultante de technologies qui ont fait leurs preuves. Il suffit aujourd’hui de les combiner et de convaincre les utilisateurs que les bénéfices qu’elle peut leur apporter vaut l’abandon de ce qui reste de leur sphère privée.

Première technologie mise en oeuvre celle dite de « réalité augmentée » qui consiste à superposer via un écran des informations et graphismes enrichissant et explicitant la réalité environnante. Elle ne date pas d’hier. En 1968 un pionnier de l’informatique Ivan Sutherland avait mis au point un premier dispositif, baptisé Sword of Damocles (Epée de Damoclès parce qu’il était suspendu devant les yeux de l’utilisateur), à travers lequel on pouvait voir flotter un cube dans l’espace du laboratoire. Dans les années quatre vingt dix, les militaires l’ont intégré aux casques des pilotes d’avion et quelques sociétés se sont intéressées à des applications dans le domaine de la maintenance des moteurs par exemple. Parallèlement, elle a donné naissance aux dispositifs de réalité virtuelle, où un casque permet de visualiser une réalité synthétique totalement calculée par ordinateur.

Second élément du puzzle, la reconnaissance faciale, autrement dit une caméra et des algorithmes puissants analysant l’image du visage et la comparant à celles enregistrées dans une base de données. Longtemps cantonnée dans les laboratoires, la reconnaissance faciale a fait des progrès et commence à être utilisée par les douanes dans les aéroports, mais aussi pour la sécurité dans certains lieux publics et par quelques start-ups proposant distributeurs de croquettes pour chat ou caméras d’intérieur intelligents.

Dernière technologie l’analyse corrélative massive de données et l’établissement de modèles comportementaux permettant de repérer ou de classifier les individus, autrement dit le big data. Utilisée au départ par les services de renseignement, elle est aujourd’hui l’outil de prédilection des géants du commerce en ligne, des banques, ou des distributeurs. Certaines officines comme Big Data Scoring se spécialisent sur le secteur, collectant sur internet tout ce qu’elles peuvent trouver sur les clients d’une entreprise pour, par exemple, estimer leur solvabilité.

Techniquement, tout est donc en place pour que d’un simple regard nous mettions à nu tous ceux que nous croisons dans l’espace public. Facebook et Google avancent à pas feutrés dans cette direction, testant la reconnaissance faciale sans l’implémenter massivement pour éviter de se retrouver dans le collimateur des CNILs. Ni l’un ni l’autre ne souhaitent être pointé du doigt comme le « Big brother » des temps modernes.

L’intérêt commercial de ces lunettes connectées est évident pour ceux qui trustent les données et en font commerce, mais leur impact sociétal pose question. Pour le futurologue Ludwig Engel, une telle déferlante d’informations sur les autres provoquerait une empathie constante et nous déstabiliserait profondément. L’économiste Shoshana Zuboff y voit l’émergence de ce qu’elle appelle le « capitalisme de surveillance », une forme inédite d’accumulation de capital qui met en cause notre rapport aux autres, notre perception de nous mêmes et nos représentations de la liberté ou de l’amour. Selon elle, le « progrès technique » n’est pas inéluctable et il faut parfois savoir s’y opposer.

Ce documentaire sera rediffusé vendredi 26 février et est disponible sur Arte +7 jusqu’en mai prochain.

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Temps de lecture : 3 minutes
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