Les 400 coups d’Ishak

Dans la jungle de Calais, ce jeune Afghan de 14 ans a été violemment agressé.

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Son regard passe de la femme qui l’interroge en anglais à l’interprète qui lui traduit les questions, sans doute en dari, la langue la plus répandue en Afghanistan. Une lampe éclaire faiblement son visage, comme dans un tableau de Georges de La Tour. Ishak a 14 ans. Son père a été tué par les talibans, qui se sont saisis de l’adolescent pour le placer dans une « madrassa », une école religieuse et militaire. Son oncle l’en a sorti et l’a confié à un ami pour qu’il le conduise jusqu’à son frère, en Angleterre. Mais depuis trois mois, Ishak est coincé dans la jungle de Calais. C’est là que Christophe Ruggia, l’un des cinéastes de l’Appel de Calais, qui rapportent sans discontinuer des images pour témoigner, l’a filmé le 9 février. On peut visionner ce petit film sur la page Facebook de l’Appel de Calais.

Dans une première partie, Ishak raconte les conditions de son voyage, les coups reçus des passeurs, la peur, les tirs des policiers iraniens à la frontière (précise l’interprète, passé lui aussi par là), ses 14 jours de prison en Bulgarie. Puis on assiste à la déposition d’Ishak, en vue d’un dépôt de plainte contre X, car, trois semaines plus tôt, il s’est fait violemment agresser par une « milice » près du bidonville. Quatre hommes cagoulés, dont trois habillés en policiers, l’ont roué de coups avec des matraques, sur les jambes, les genoux, la tête, lui ont écrasé les mains et le visage. Ishak en garde encore des traces, des points de suture en haut du front, des douleurs dans les jambes, des migraines, des troubles auditifs.

Quelle est l’enfance d’Ishak ? Sa mère et sa sœur, dont il est sans nouvelles, sont restées en Afghanistan. Il est seul à Calais. Il a 14 ans. Et me fait penser à Jean-Pierre Léaud au même âge, devant la caméra de François Truffaut, pour des essais en vue du premier film de celui-ci, Les 400 coups. Dans la France de 1958, le jeune Léaud était un bourlingueur. Se débrouillant pour venir seul à Paris, fuguant de la pension où il était placé. Léaud était Antoine Doisnel. Dans la France d’aujourd’hui, Antoine Doisnel s’appelle Ishak, est afghan, exilé, démuni, roué de coups. Il est la lie de l’humanité.


Photo : PHILIPPE HUGUEN / AFP

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