Mélenchon, Laurent et la « primaire »

Mélenchon, c’est toujours un peu Bonaparte franchissant le pont d’Arcole sous la mitraille. Et tant pis pour les hésitants, les frileux et les procrastinateurs !

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Alors, primaire ou pas primaire ? À quinze mois de la présidentielle, la question du mode de désignation du candidat de la gauche n’est pas anodine. Certes, ce n’est sans doute pas de ce chapeau que sortira le nom du futur Président, mais c’est beaucoup de l’avenir de la gauche qui se joue au terme d’un quinquennat dévastateur. Deux des principaux protagonistes de cette affaire ont eu, le week-end dernier, l’occasion de défendre leurs arguments : Jean-Luc Mélenchon chez Ruquier, et Pierre Laurent sur Inter. Le débat est si complexe que l’on peine même à le définir. Parle-t-on du candidat « de la gauche », ou « des gauches », ou « de la gauche de la gauche » ? Tout est là.

L’avantage avec Mélenchon, c’est qu’il a rapidement résolu le problème. Candidat déjà proclamé de « la France insoumise », il ne s’est embarrassé ni de « primaires », ni de tractations, ni de tout ce falbala à ses yeux faussement démocratique. Mélenchon, c’est toujours un peu Bonaparte franchissant le pont d’Arcole sous la mitraille pour entraîner ses troupes. Et tant pis pour les hésitants, les frileux et les procrastinateurs ! Mais si la psychologie du personnage a évidemment son importance, il ne faut surtout pas croire à une bravade. Il a expliqué à la télé les raisons de son hostilité au principe de la primaire. Un piège, selon lui. Supposons un instant que François Hollande, Manuel Valls ou quelque autre éminence du Parti socialiste entre dans cette compétition et la remporte. Vous imaginez la suite : Mélenchon, Laurent, Duflot ou Larrouturou en colleurs d’affiches de celui qu’ils ont vilipendé tout au long du quinquennat ? Absurde. L’exercice conçu pour être démocratique tournerait à l’imposture.

Mais le débat sur la primaire en cache un autre. Celui de l’appartenance à la gauche. La question ne se pose plus aujourd’hui comme il y a quatre ans. Que reste-t-il, par exemple, « de gauche » dans le projet qui portera le nom de Mme El Khomri ? Pas grand-chose, à moins de considérer que Pierre Gattaz est communiste. La réforme du Code du travail, nous dit-on, est d’inspiration social-libérale. Si on voit bien le « libéral », on cherche en vain le « social ». Ce n’est même plus le fameux pâté d’alouette… Se lancer dans une compétition avec François Hollande ou Manuel Valls, c’est donc leur accorder un label que Jean-Luc Mélenchon leur refuse.

Le jugement de Pierre Laurent paraît moins définitif. Certes, il demande « des engagements de gauche » à ceux qui participeraient à une primaire. Ce qu’il appelle un « socle politique partagé ». Et pour le secrétaire national du PCF, il faudrait donc au préalable définir une « plateforme programmatique » qui serait elle-même le fruit d’une consultation nationale. Mais, malgré ces sages précautions, il n’exclut pas complètement de devoir concourir avec François Hollande. Il lui resterait alors un optimisme qu’il a chevillé au corps : « J’ai confiance dans le choix des citoyens de gauche », dit-il. Dessiner un périmètre qui, pour le dire clairement, aurait pour objectif d’écarter les membres de l’exécutif, c’est aussi la condition posée par Europe écologie-Les-Verts. Mais qui le définirait et comment ? Voilà qui prendrait beaucoup de temps pour un résultat incertain. Le Premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a flairé le bon coup. « Oui à une primaire », dit-il, mais sans préalables, ni conditions, et avec tous ceux qui s’autoproclament « de gauche ». Et à l’issue du processus, je ne veux voir qu’une seule tête. Bref, les partisans de la primaire risquent d’avoir à choisir entre le piège et l’usine à gaz…

Ce qui donnerait plutôt raison à Mélenchon. Reste que si le fondateur du Parti de gauche ne parvient pas à obtenir le ralliement des communistes, voire de la gauche des Verts, ou même des frondeurs, et si chacun décide d’avoir son candidat, si les pieds écrasés sont encore trop douloureux, le hussard Mélenchon ira à l’élection « comme on va à l’abattoir », pour reprendre la formule de Pierre Laurent. Il a devant lui quelques mois pour convaincre. On sait qu’il en est capable. S’il parvient à créer un mouvement de fond, il se dit que les plus rétifs de ses « amis » seront bien obligés de suivre.

Subsiste tout de même une inconnue : les écologistes. Auront-ils leur candidat, avec ou sans primaire ? Certes, Hulot ou Duflot appartiennent à des familles politiques éloignées de Mélenchon, mais leur présence ou leur absence ne sera de toute façon pas sans effet à gauche de la gauche. Pour l’heure, Mélenchon a pris une bonne longueur d’avance. Chez Ruquier, il a été convaincant en diable. Son enthousiasme raisonné était contagieux. Jusqu’à ce que, soudain… le trou noir. La Russie, Poutine… Les bombes déversées sur des populations civiles en Syrie… L’homme de gauche applaudit. Les écoles rasées, les hôpitaux de Médecins sans frontières anéantis, il n’y croit pas. Poutine qui frappe l’insurrection plutôt que Daech ? Mensonge ! Mensonge américain ! Complot médiatique international ! C’est peu dire que le charme était rompu. Même Georges Marchais avait de moins mauvaises raisons. Au moins, c’était l’URSS…


Photo : ALAIN JOCARD / AFP

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