En Allemagne, le charbon fait grise mine

En Lusace, plus de 3 000 militants écologistes européens ont bloqué pendant 24 heures l’approvisionnement d’une grosse centrale à lignite, le plus polluant des combustibles fossiles.

Patrick Piro  • 18 mai 2016 abonné·es
En Allemagne, le charbon fait grise mine
photo ©Patrick Piro

Depuis plusieurs heures, le pont ferroviaire qui franchit la Dresdener Chaussee, dans la petite ville de Spremberg, est bloqué par une centaine de militants. Débouchant sur les rails, sous le soleil et les applaudissements, s’avance une colonne de renfort de plus de huit cents personnes. Elle a rallié la position après quatre heures de marche par des sentiers détournés pour éviter les barrages de police.

À moins d’un kilomètre, l’une des tours de refroidissement de Schwarze Pumpe, la plus grosse centrale thermique de ce land de Brandebourg, près de la frontière polonaise, n’émet déjà plus qu’un faible panache. Ses 1 600 mégawatts [^1] de capacité de production électrique sont passés en mode « secours » : le combustible manque. La centrale, qui ne dispose que de 24 heures de stock tampon, s’est trouvée progressivement privée d’approvisionnement à partir du vendredi 13 mai, à mesure que les militants bloquaient les rails en trois points clés. Plus aucun train ne passe en provenance de Welzow-Süd, de Nochten et de Jänschwalde, énormes mines de lignite, la plus sale des variétés de charbon [^2], dont -l’Allemagne est le premier producteur au monde. En régime de croisière, Schwarze Pumpe en brûle près de 800 tonnes par heure. En 80 ans, l’exploitation du lignite, dévoreuse de terres, a provoqué la destruction de 136 villages et le déplacement de plus de 30 000 personnes dans cette région de la Lusace, vaste comme deux départements français.

Des militants déterminés et très organisés

Au pied du pont ferroviaire, une équipe a déposé des cabines de toilettes sèches et hisse de grosses gamelles pour servir un déjeuner sur les rails. Cohérence climatique et simplicité logistique, les repas sont végétariens. Certains militants se sont enchaînés aux rails afin de marquer leur détermination à tenir le blocus. Assemblée générale au milieu des travées : qui veut poursuivre ? C’est-à-dire pousser jusqu’à la centrale. L’idée galvanise rapidement près de la moitié de la troupe. Quelques grillages escaladés ou abattus, et la colonne se propage rapidement au cœur des installations en criant des slogans anti-charbon. Les vigiles sont débordés. Dix minutes plus tard, le site est cerné par la police. Quelques coups de matraque volent. Une centaine de militants se retrouvent coincés. Ils en seront quittes pour quelques heures de détention au poste de Cottbus, et certainement l’engagement prochain d’une procédure judiciaire par l’électricien suédois Vattenfall, propriétaire des installations.

Le comportement lignite de Vattenfall

La mobilisation en Lusace dénonçait autant l’exploitation intensive en Allemagne du plus sale des charbons que le comportement de Vattenfall. L’électricien, l’un des plus grands d’Europe, est depuis 2015 sous l’injonction de l’État suédois, son actionnaire à 100 %, de sortir à brève échéance des fossiles, qui assurent 45 % de sa capacité. Le complexe du Brandebourg est crucial : il compte pour 70 % de ses émissions annuelles (équivalant à celles de toute la Suède !). L’entreprise a trouvé depuis avril un repreneur, le tchèque EPH… dont les propriétaires sont cités dans les Panama papers. Un outrage pour les militants, et une hypocrisie classique : Vattenfall, après vingt ans d’une fructueuse exploitation, se défausse de sa responsabilité climatique, car il reste localement pour vingt-quatre années de lignite dans le sol ! Une proposition de Greenpeace Suède rencontre un certain intérêt : la reprise du complexe par une fondation germano-suédoise qui s’engagerait au retour des sites à la nature. Mais, à ce stade, l’actionnaire suédois considère surtout la manière pour Vattenfall de perdre le moins d’argent possible dans l’abandon du complexe…

Vague mondiale d’opérations de blocage

Break Free constitue une mobilisation sans précédent. Du 4 au 15 mai, 42 organisations ont coordonné dans une douzaine de pays une série d’actions de protestation et de blocage contre des sites d’énergie fossile (voir breakfree2016.org).

Des dizaines de milliers de personnes ont battu le pavé aux Philippines, en Indonésie, en Afrique du Sud, en Turquie, au Nigeria, au Brésil, en Équateur, au Canada, aux États-Unis. Plus radicales, comme en Allemagne, une vingtaine d’actions de désobéissance sont parvenues à perturber, de quelques heures à une journée, des intérêts économiques : une filiale d’ANZ Bank (13,5 milliards d’avoirs dans les fossiles) à Wellington (Nouvelle-Zélande), la plus importante mine de charbon du Royaume-Uni à Ffos-y-fran (Pays de Galles), le plus gros port charbonnier du monde à Newcastle (Australie), une raffinerie de pétrole dans l’État de Washington, la centrale de Pecém au Brésil ou encore le site d’Aliaga à Izmir (Turquie), destiné aux déchets de la combustion du charbon.

Personne, à l’opération Ende Gelände (« Le bout du chemin »), ne lui imaginait un tel développement. La veille, intrusion inaugurale, une colonne grosse d’un millier de personnes pénétrait à Welzow-Süd. La mine de lignite est l’une des plus importantes d’Europe – 10 kilomètres de long dans sa plus grande extension, une nappe gris sale saturant le champ visuel à perte de vue. Concessionnaire : -Vattenfall également, tout comme pour le petit réseau ferré local dédié à l’approvisionnement de la centrale. Sur la lèvre ouest de la mine, des vaporisateurs rabattent une partie de la poussière qui flotte en permanence dans la cuvette béante s’enfonçant en gradins à une centaine de mètres sous le niveau des arbres. Les intrus progressent avec des masques. Aucune résistance : la mine a été mise au chômage technique par Vattenfall en prévention d’une invasion. « C’est une première victoire, ils ont intériorisé notre détermination », commente Tadzio Müller, membre de l’équipe d’organisation.

Des dizaines de militants se précipitent pour grimper sur d’énormes excavatrices, hautes comme des immeubles. Même objectif que sur les rails : pour perturber l’ensemble du complexe Vattenfall, elles resteront occupées pendant 48 heures par les plus décidés. Des navettes s’organisent pour leur ravitaillement à partir d’un « camp climat », installé depuis le début de la semaine dans la campagne à quelques kilomètres pour organiser ces opérations. Les champs qui accueillent le village de tentes ont été prêtés par un paysan du village voisin de Proschim : Ende Gelände suscite la franche sympathie d’une partie de la population. L’opération compte une proportion importante de Sorbes, minorité culturelle et linguistique qui interprète comme un mépris la domination minière imposée à la région.

Grand succès pour les habitants : à l’occasion du camp climat, une manifestation (légale) mêlera jusqu’à 1 500 villageois et militants extérieurs pour une marche dénonçant l’éventrage de la région. Proschim est sur la liste des villages prochainement menacés : les autorités ont récemment délivré trois permis d’extension des mines de lignite. Choc des images : dans une région piquetée d’éoliennes et dont les toits portent fréquemment des panneaux solaires, l’avancée du lignite ressemble à un retour vers le passé.

La résistance se diversifie et s’amplifie

Sur les rails, blocage stratégique, l’occupation durera jusqu’au dimanche en milieu d’après-midi, alors que le gros des militants décide de lever le camp. Les derniers irréductibles, rendus plus vulnérables par leur effectif réduit, seront délogés par la police, qui semble avoir reçu des consignes générales de modération. « L’an dernier, en Rhénanie, le zèle mis par les forces de l’ordre à protéger des intérêts privés avait créé une polémique », rappelle un des occupants.

Selon l’énergéticien Vattenfall, propriétaire de la centrale (voir encadré), ses turbines ne tournaient plus qu’à 20 % de leur puissance en fin de blocus. « C’est un pas de géant pour le mouvement climatique, s’enthousiasme Mona Bricke, l’une des têtes pensantes d’Ende Gelände. Nous avions jusque-là obtenu des victoires climatiques symboliques. Aujourd’hui, nous démontrons que nous sommes en mesure d’affecter la production d’électricité d’origine fossile. Pour le charbon, il est trop tard, c’est le bout du chemin. »

Le 15 août 2015, dans une opération remarquée [^3], un millier de personnes, majoritairement allemandes, avaient bloqué des excavatrices dans la mine de charbon de Garzweiler, en Rhénanie. Cette année, le camp climat accueillait pour moitié des militants d’une dizaine de pays voisins – France, Pays-Bas, Pologne, Suède, Suisse, etc. La mouvance d’inspiration anarchiste côtoie un « groupe rose » qui revendique une reconnaissance des impacts spécifiques du dérèglement climatique sur les femmes, ainsi que leur visibilité dans les milieux militants. « Qu’on arrête de ne valoriser que les mecs qui vont au contact », réclame Juliette, militante française à l’origine de l’initiative.

« La résistance se diversifie, salue Mona Bricke, elle devient européenne, planétaire même » (voir encadré). Elle est aussi fortement dominée par les jeunes. « J’en suis très étonnée, on assiste à l’émergence d’un mouvement qui rallie de plus en plus de personnes qui ne croient plus aux politiques », constate Claudia, 50 ans, venue d’Amsterdam. Dans la colonne qui remonte vers le pont sur la Dresdener Chaussee, de nombreux marcheurs reconnaissent participer « pour la première fois » à une action de désobéissance civile.

« Notre gouvernement promeut la transition énergétique tout en continuant à soutenir le charbon, ce n’est pas acceptable », réagit Isabel, étudiante en pédagogie sociale à Nuremberg. Frida, Berlinoise de 20 ans, a été motivée par les vidéos d’Ende Gelände 2015 : « Ici, j’ai le sentiment de pouvoir agir contre les gros énergéticiens comme Vattenfall, qui sont largement responsables du dérèglement climatique. Le temps est venu pour moi de m’engager concrètement. » Michaël, 16 ans, indique posément avoir séché trois jours de cours « parce qu’ici, j’apprends des choses que l’école ne m’enseignera jamais. Je suis mobilisé pour mon avenir et celui de la planète ». Olivier, Genevois de 73 ans, l’un des quelques militants témoins des mobilisations antinucléaires des années 1970, corrobore spontanément ces propos. « Au cours de ma carrière de chercheur en éducation, je n’ai pas souvent trouvé ! J’ai toujours considéré qu’il était plus efficace de s’engager sur le terrain. La détermination et l’organisation de ces militants sont exceptionnelles. »

Autogestion et démocratie

Nourriture, eau, sanitaires, tentes, déchets, pharmacie de premiers soins, équipe médicale, transports, électricité, connexion Internet… Ende Gelände étonne les nouveaux venus par sa capacité à faire fonctionner en autogestion, pendant une semaine et sans anicroches, l’équivalent d’un bourg de 3 000 personnes. Mais aussi, à l’image d’organisations comme Alternatiba en France, en s’appuyant sur une culture où l’attention portée aux individus et l’efficacité collective font bon ménage.

Sur le camp climat, une tente gère les possibles conflits « non acceptables » – sexisme, propos racistes, etc. Plus loin, on propose des « premiers soins émotionnels » pour répondre aux moments de déstabilisation lors d’actions qui, pour être rigoureusement non-violentes, risquent la confrontation avec des services d’ordre, voire des opposants locaux – « pro-lignite » ou néonazis, comme c’est le cas en Lusace, où le charbon emploie beaucoup et où l’extrême droite se développe.

Ende Gelände a aussi mis au point une démocratie horizontale performante. Dès leur arrivée, les militants sont invités à se constituer en petits groupes « affinitaires », suffisamment homogènes par leur niveau de détermination ainsi que les limites physiques, psychologiques ou juridiques (risquer l’incarcération ?) de leurs membres. Lien de cause à effet ? À Ende Gelände, les femmes occupent une place de choix dans les processus de décision.

Au cours des actions de désobéissance, dont l’issue dépend des circonstances, des assemblées spontanées se déroulent pour faire le point avec les délégués de chaque groupe affinitaire présent – telle la consultation tenue sur les rails du pont ferroviaire sur la Dresdener Chaussee, qui a décidé de l’intrusion dans l’enceinte de la centrale de Schwarze Pumpe.

Suspicions de divergences : avant le démarrage du camp climat, n’a-t-il pas été communiqué aux participants un document de « consensus d’action », sorte de charte précisant l’esprit ainsi que les risques juridiques des opérations ? Il stipule de ne pas mettre des personnes en danger ni d’endommager d’infrastructures. Sourire de Mona Bricke. « Il faut parfois couper quelques grillages quand on veut agir par la désobéissance… » Sur le camp climat, la célébration entre les équipes de bloqueurs aux visages de mineurs noircis par la poussière de lignite ne laisse pas de doute : rendez-vous lors du prochain Ende Gelände.

[^1] L’équivalent d’un réacteur nucléaire EPR.

[^2] 20 % d’émissions de CO2 supplémentaires par rapport au charbon, déjà plus émetteur que le pétrole ou le gaz.

[^3] Voir ende-gelaende.org/fr

Écologie
Temps de lecture : 9 minutes

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