Nuit debout : « Une rupture sous le signe de la rencontre »

Pour la philosophe Marie-José Mondzain, Nuit debout constitue d’ores et déjà un événement s’inscrivant dans la mémoire collective. Elle en analyse ici la portée politique.

Christophe Kantcheff  • 11 mai 2016 abonné·es
Nuit debout : « Une rupture sous le signe de la rencontre »
© Geoffroy Van der Hasselt/ Anadolu Agency/AFP

Marie-José Mondzain s’est immédiatement intéressée à Nuit debout. Elle s’est très souvent rendue place de la République, a beaucoup écouté et a été sollicitée pour y intervenir. En tant que citoyenne et en tant que philosophe, elle dit se sentir partie prenante de ce mouvement.

Comment avez-vous perçu l’irruption de Nuit debout ?

Marie-José Mondzain Comme une formidable occasion de sortir du sentiment d’impuissance, de découragement et d’affaiblissement des forces qu’impose le néolibéralisme. De la même façon, j’ai été frappée par le mélange des générations. Le caractère très juvénile des assemblées au démarrage n’a absolument pas freiné ni disqualifié les rencontres, les prises de parole, les visites du lieu par toutes les générations. Il y avait dans ces prises de parole des hauts et des bas, des bêtises et des coups de génie, des moments poétiques et des moments contradictoires, même agressifs.

J’ai été frappée aussi par tous ces petits cercles de dix, vingt ou trente personnes qui se sont organisés autour d’un thème ou d’un secteur d’activité. Parcourir la place de la République, c’est parcourir une sorte de patchwork fragile mais renouvelé chaque jour de l’état de la société et de l’expression des souffrances, des espoirs et des revendications.

Comment qualifiez-vous ce mouvement ?

D’un point de vue plus philosophique, je dirais que Nuit debout constitue d’ores et déjà un événement. On ne pourra plus faire comme si cela n’avait pas eu lieu. Quel qu’en soit l’avenir et quoi qu’il arrive, y compris les violences policières ou des phénomènes électoraux qui ne nous intéressent plus beaucoup, quelque chose s’inscrit dans la mémoire collective qui représente une rupture sous le signe de la rencontre, de la prise de parole, de la réappropriation d’un certain vocabulaire.

Qu’est-ce qui vous donne cette certitude que Nuit debout fait événement ?

D’une part, la qualité intrinsèque de l’événement, mais aussi l’inintelligence de la réponse du côté du pouvoir. Ce qui s’est passé le 1er Mai, notamment, en a été pour moi la démonstration tangible : il y a un état de guerre contre ceux qui sont dans la rue. Ce gouvernement est en train d’ancrer plus encore dans la mémoire collective l’extrême violence de sa répression et par là le caractère décisif de Nuit debout.

Quels types d’exercice démocratique Nuit debout produit-il ou promeut-il ?

Nuit debout a remis en œuvre des propositions fondamentales de changement politique : le tirage au sort, qui souligne la capacité de chacun à exercer sa parole, sa pensée, et à participer au pouvoir ; l’idée de mandats très limités dans le temps ; la remise en question de la représentation, et plus encore celle de la participation à de quelconques élections ; le refus de notre système constitutionnel, avec l’élection présidentielle qui nous met tous à genoux et permet le renouvellement sans fin de l’aliénation politique et économique ; l’obstruction nécessaire contre la pratique des primaires, etc. À propos des primaires, d’ailleurs, j’espère que le Parti communiste n’ira pas se ridiculiser en y participant ou en en suscitant une : ce serait un désastre final. Il faudrait aussi que certains candidats cessent de nous dire qu’ils vont utiliser une dernière fois la Ve République pour en réaliser une sixième. Nuit debout a entrepris une vraie réflexion commune sur les impostures des partis et les pièges d’un syndicalisme qui ne serait pas au service de la base.

Je reconnais que le souffle qui traverse ce mouvement a des liens inévitables avec l’anarchie, avec la question du désordre. Ma position philosophique, si c’en est une, c’est qu’on ne peut rien changer sans prendre de risques. Je refuse totalement d’associer Nuit debout au peace and love. Si le mouvement trouve l’énergie de sa durée, il va devoir assumer la violence de ses propres actions. Cette violence se distinguera des violences délinquantes, terroristes ou d’État. La violence d’un mouvement révolutionnaire est celle qui fait appel au courage de ceux qui sont prêts à se mettre en danger pour obtenir ce qu’ils veulent légitimement. C’est-à-dire la dignité, la liberté et l’exercice de la justice, non seulement dans les tribunaux, mais aussi en matière économique et sociale, dans la distribution du savoir, des pouvoirs et des biens. Il faut manifester sa force. Même Gandhi, à un moment donné, n’a pas désapprouvé l’usage de la violence. On ne peut pas sortir de l’impuissance en négligeant la force.

Cette question de la violence est très sensible…

Oui, c’est pourquoi il faut être clair, comme le mouvement Prendre le maquis, qui réfléchit en profondeur à cette question, et que j’ai été amenée à rencontrer. Cette violence exclut l’atteinte à la vie des personnes et à leur intégrité physique, mais je ne désapprouve pas la violence qui s’en prend au règne des choses et à leurs symboles. Pour moi, la chemise d’un patron, cela peut se racheter.

La démocratie directe semble être au cœur de la réflexion et des pratiques de Nuit debout…

La commission qui s’occupe de l’élaboration d’une nouvelle Constitution permet aux citoyens qui sont sur la place de la République de poser de nombreuses questions sur la Constitution actuelle (le régime présidentiel, la délégation des pouvoirs, la décentralisation). L’information qui est donnée sur la monnaie est très importante aussi. On sait que le capitalisme qui nous écrase est avant tout financier. Ceux qui participent à la commission sur la monnaie, tous les mardis et vendredis, prennent soin de faire comprendre ce qu’est un phénomène monétaire, une inflation, une déflation, une recapitalisation, etc. La projection d’un film comme Demain a permis aussi d’expliquer ce qu’est la création d’une monnaie à l’intérieur d’un cercle restreint d’agents économiques.

On découvre qu’il y a d’innombrables initiatives de ce genre, un tissu « micro-sismique » qui permet à beaucoup de monde de faire l’expérience de sa propre capacité d’agir et de participer à d’autres modalités d’échanges. Il s’agit d’une initiation des citoyens à une économie autre, à un régime financier dans lequel la distribution des biens, des salaires et des consommations se fait sous un régime qui n’est plus celui du profit, de la spéculation et du patronat.

Tout cela permet d’imaginer ce que peut être la démocratie directe. Au fur et à mesure que les mécanismes de la globalisation deviennent compréhensibles, qu’ils sont nommés et expliqués, ce qui ouvre sur des propositions de solution, peut advenir la réappropriation d’un vocabulaire démocratique concernant la participation de tous, pas seulement à un pouvoir d’achat, mais à un pouvoir de parole et de décision. La démocratie directe n’est pas l’accès de tous au bavardage général, c’est l’expérience directe d’un partage et d’un rétablissement de la justice dans une réflexion sur le travail, sur l’argent et, par voie de conséquence, sur le pouvoir de participation aux décisions communes.

Que pensez-vous de cette notion que Nuit debout a nécessitée et instaurée, à savoir la durée, vous qui, en tant que spécialiste des images, avez beaucoup réfléchi à cette question ?

Tenir debout, c’est tenir bon. C’est tenir dans le temps. Le fait d’avoir de la patience signifie qu’on ne lâchera pas. Quelque chose a commencé qui ne s’arrêtera pas là. Même s’il y a des suspensions. Le courant dominant, c’est le flux, l’immédiateté, l’apnée. Avec Nuit debout, il y a une respiration, avec des temps forts, des temps morts, des temps vifs… La lutte contre le capitalisme est essentiellement une lutte contre la confiscation du temps. Marcel Duchamp disait qu’un geste d’art était toujours un retard. Il faut décélérer. C’est ce que fait Nuit debout.

Société
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