La loi travail « à tout prix »

Du haut de quelle légitimité l’homme qui avait recueilli 5 % aux primaires de la gauche en 2011 peut-il prétendre avoir raison contre tous ?

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La France n’est pas un casernement, et les Français ne sont pas des petits soldats. Les arguments d’autorité n’ont donc eu que peu de prise sur nos concitoyens. Au contraire, ils ont agacé. Manuel Valls commence à s’en rendre compte. Voilà donc le duo exécutif qui change de tactique et s’apprête à céder à toutes les revendications catégorielles, celles-là mêmes qu’il rejetait il y a quelques jours encore. Et ce, dans l’espoir de diviser. Tant mieux pour les bénéficiaires. Mais quelle piètre image de la politique ! Ce n’est plus seulement le « passage en force », c’est la loi travail « à tout prix » ! Même si le prix en est très élevé.

Ce changement de pied du tandem Hollande-Valls souligne l’importance stratégique, pour le gouvernement, de cette loi El Khomri et de son fameux article 2. L’inversion de la hiérarchie des normes est un peu la mère de toutes les batailles. Ceux qui en douteraient pourront s’en convaincre en lisant l’entretien d’un Pierre Gattaz, ivre de colère, dans Le Monde du lundi 30 mai. Ce n’est plus le président du Medef, c’est le capitaine Haddock traitant les CGTistes de tous les noms. Il ne manque que « bachi-bouzouk ! ». On mesure les enjeux, et on comprend mieux qui est donneur d’ordre. Les candides qui croient que la lutte des classes est un concept obsolète, trouveront dans cet accès de fièvre patronal, comme dans l’acharnement du tandem Hollande-Valls, de quoi méditer. L’argument selon lequel la loi El Khomri est d’intérêt général peut à la rigueur s’admettre quand c’est un président de la République qui l’utilise ; il est plus difficile à entendre quand il sort de la bouche du patron des patrons.

En vérité, il s’agit bel et bien d’un texte d’affrontement social. Comme nous le réexpliquons dans les pages qui suivent, renvoyer toutes les négociations à l’échelle de l’entreprise, c’est un peu pour les salariés comme un club de football (puisque nous sommes en période d’Euro) qui serait condamné à toujours jouer sur terrain adverse. Les invitations, qui nous viennent des sommets de la CFDT, à « faire confiance aux acteurs de terrain » relèvent soit de la plus affligeante des naïvetés, soit de l’arnaque intellectuelle. Il n’y a donc pas dans cette affaire d’intérêt général, mais un intérêt patronal. D’où la fureur de Pierre Gattaz quand il craint une reculade du gouvernement. Voilà ce qu’il faut à tout prix dissimuler, soit en affirmant que la loi profiterait à tout le monde, soit en réduisant le conflit à une rivalité syndicale entre la CGT et la CFDT. Que ne lit-on pas sur ce thème ? Soit encore, en nous servant le couplet de la France « conservatrice » « qui ne veut pas se réformer ». « C’est l’idée même de réforme qui est en jeu », affirmait, le 29 mai, Manuel Valls. Faut-il redire qu’il n’y a pas « d’idée » de réforme ? Il n’y a que des réformes, le plus souvent bonnes pour les uns et mauvaises pour les autres. Et on ne peut reprocher à ceux qui en subiraient les effets négatifs de vouloir s’y opposer.

Mais le conflit actuel révèle aussi une crise de légitimité de l’exécutif. Lorsque Manuel Valls nous dit que la loi travail doit passer « parce qu’elle est bonne », alors qu’une forte majorité de Français pense le contraire, que les députés y sont également hostiles, et que la gauche n’en veut pas, on est en droit de se demander au nom de qui il parle. Du haut de quelle légitimité l’homme qui avait recueilli 5 % aux primaires de la gauche en 2011 peut-il prétendre avoir raison, seul ou presque, contre tous ? En soi, cet épisode met au centre la question des institutions de la Ve République. Manuel Valls peut évidemment nous répondre qu’il se prévaut de la légitimité du président de la République. Mais est-on certain que François Hollande aurait été élu s’il avait fait campagne sur la loi travail ? À entendre le ton avec lequel le duo exécutif affirme ses certitudes, on croirait que les deux hommes culminent à 70 % dans les sondages. Bien sûr, ils ne peuvent ignorer cet abîme de contradiction entre leur faible légitimité et les accents autoritaires de leur discours.

C’est sans doute qu’ils croient tenir une autre forme de « légitimité », peu avouable quand on a été élu par un électorat de gauche. Les injonctions européennes et la proximité idéologique avec le Medef fournissent un début d’explication. C’est plutôt « moi, j’aime l’entreprise », version Manuel Valls 2014, que le regretté « mon ennemi, c’est la finance ! », de François Hollande en 2012. Bien, me direz-vous, mais maintenant, comment on en sort ? Manuel Valls a perdu le pari du pourrissement. Les journaux télévisés ont cessé de courir les stations-service pour glaner le mécontentement des automobilistes « pris en otages par la CGT », et l’Euro de football débute le 10 juin. Une France paralysée par la grève ne serait pas du meilleur effet. Et voilà que soudain tout le monde s’active en coulisses. Mais le débat est à ce point verrouillé que les compromis sont impossibles. On dit que le pourtant très discipliné président du groupe PS à l’Assemblée, Bruno Le Roux, et le rapporteur du texte, Christophe Sirugue, tentent de concilier l’eau et le feu en instaurant un contrôle des accords d’entreprise par les branches. Mais le contrôle aboutirait à une simple « recommandation ». Rien de très sérieux donc. Juste la marque d’un pénible embarras.


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