Les habitants de Saint-Denis, prêts à la riposte

Lors d’une réunion publique organisée par la mairie, les habitants de Saint-Denis ont exprimé leur ressenti face à l’article du Figaro magazine rebaptisant leur ville « Molenbeek-sur-Seine ».

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Sur la place Victor Hugo de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), c’est l’effervescence. Tous les yeux et toutes les oreilles sont tournés vers la basilique qui accueille le festival de musique classique de Saint-Denis. Les cars-régie de France télévision sont en place et une équipe de journalistes tourne quelques images devant la mairie. Dans la rue piétonne, les drapeaux multicolores des pays européens flottent, en vue de l’Euro de foot qui se prépare. Une atmosphère aux antipodes de celle présentée par Le Figaro magazine dans son enquête du 20 mai, intitulée « Molenbeek-sur-Seine », qui a choqué les habitants.

Sous les dorures de la salle de mariage de la mairie, les Dionysiens sont venus très nombreux exprimer leur ressenti lors de la réunion publique, organisée mardi 7 juin, par la municipalité. Et personne n’a retenu ses mots : « Abasourdis », « humiliés », « révoltés ». Mais surtout déterminés à agir pour changer l’image de la ville. « Ces attaques sont logiques. Saint-Denis est une cible naturelle pour la droite extrême, les conservateurs, les fondamentalistes. Des problèmes, il y en a mais ce n’est pas la marque de fabrique de la ville, a lancé Didier Paillard, maire communiste de la ville. Quelle offensive mener face à cette presse bornée ? »

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La réalité déformée

Première réponse : porter plainte. Après avoir longuement hésité, le maire a finalement confirmé l’action en justice. L’avocat a expliqué que le préjudice d’image est indéniable. « C’est avant tout un combat politique avant un combat judiciaire mais nous voulons porter cela sur la place publique, a-t-il précisé. Mais la première réponse, c’est votre présence et votre indignation. »

« Porter plainte est un geste fort que je soutiens, mais cela ne suffit pas », lance Sonia, éducatrice. L’offensive citoyenne s’organise. Jérôme, professeur, veut lancer une pétition appelant la rédaction du Figaro à reconnaître ses erreurs et à s’excuser. Un autre habitant souligne que Saint-Denis ne se résume pas au centre-ville. « On pourrait faire signer cette pétition dans les quartiers, ajoute-t-il. La solidarité comme on sait la faire ici. »

>> À lire : L'obsession récurrente du Figaro magazine

De nombreux représentants d’associations religieuses ou sociales ont pris la parole et souligné les travers de l’article : l’accumulation de préjugés, le manque de contradictions, l’absence de paragraphes sur l’abandon de la ville et des quartiers populaires par l’État. « Il faut montrer que dans cette ville, l’important c’est le populaire, le multiculturalisme mais aussi des décennies de luttes », rappelle Sonia. Jean-Jacques est très investi dans le combat des écoles. Avec un brin d’humour, il reprend le « I have a dream » de Martin Luther King : « Je rêve qu’un jour, toute les communautés de Saint-Denis défilent à Paris pour montrer toutes les couleurs qu’on voit aux fêtes des écoles. » Des couleurs de peau et de vêtements qui contrastent avec le choc des images qui illustraient l’enquête.

Où est la déontologie journalistique ?

Au-delà des photos ne montrant que des femmes voilées et des hommes en train de prier dans la mosquée et sur le trottoir, c’est bien la démarche journalistique de Nadjet Chérigui, l’auteure de l'enquête, et du Figaro qui gênent. Dès le dimanche suivant la publication, Widad Kefti, journaliste indépendante, et Sihame Assbague, militante, ont mené une contre-enquête, intitulée « Désinformation-sur-Seine » et publiée sur le site d'Acrimed. Sihame Assbague explique leur méthode :

On a décortiqué tout le travail de la journaliste. Il doit y avoir 1% de vrai dans l'article. Même la sémantique est orientée.Tout est voulu pour stigmatiser.

Sans trop de difficultés et grâce aux réseaux sociaux, elles ont retrouvé des témoins cités dans l’article qui confirment que leurs propos ont été déformés, notamment un certain Loïc, un jeune converti. Dans l’article du Figaro, il parle d’atmosphère « pesante » à cause de fidèles qui essaieraient de les convaincre de partir en Syrie. « Les questions qu’elle m’a posées, elles les a mises directement en réponse », explique-t-il. Peut-être a-t-il été trop naïf et maladroit dans ses réponses, mais la démarche de la journaliste ne semble pas tout à fait honnête. En effet, Loïc affirme qu’elle disait écrire sur le manque de places à la mosquée. Une version confirmée par d’autres témoins retrouvés.

Les exemples d’approximations, de non-vérification voire de bidonnage s’enchaînent tout au long de la contre-enquête. Certaines personnes interrogées par la journaliste mais qui ne figurent pas dans l’article se sont également manifestées. Présent dans la salle, le prêtre Robert Phalip, raconte qu’un dimanche, la journaliste l’a interpellé à la sortie de la messe :

Je lui ai parlé de tout ce qui est positif dans cette ville mais elle n’a gardé aucun passage. Lorsque je l’ai rappelé pour lui demander la raison, elle m’a dit que l’article avait été raccourci.

La salle vient rapidement à parler de « mensonge », de « faute professionnelle », de « faits romancés ». Edouard Zambeau, journaliste spécialiste des quartiers populaires à France inter, intervient pour élargir la problématique : « l’apriori » des médias sur la banlieue par manque de déplacements sur le terrain, la hiérarchie dans les rédactions et l’obligation de répondre à une « commande ». Malgré ces contraintes, les preuves s’accumulent sur le manque de déontologie de la journaliste.

Le Figaro magazine a accepté de publier un droit de réponse du maire de Saint-Denis dans son numéro du 10 juin. Ce-dernier critique notamment les photos d’illustration : « Leur choix n’est pas neutre : elles suscitent l’amalgame entre voile, radicalisation et terrorisme », écrit-il. Un signe de bonne volonté mais le Figaro n’a pas pu s’empêcher d’ajouter une réponse au droit de réponse pour répondre que cela « relève d’une pure interprétation ».


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