Football mélancolique

Le supporter peut tout, à condition de bien signifier, par une vocifération et une gesticulation adaptées aux circonstances, qu’il est dans sa parenthèse enchantée.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Voilà, c’est fini ! Et personne ne s’en plaindra. Pas même les plus exaltés des supporters de football. Les corps sont exsangues et les consciences abolies. Pendant un mois, la France a vécu en surrégime. Un mois de bruit et de fureur, d’hymnes chantés à tue-tête, de bras et de torses tatoués, de drapeaux agités, de slogans claironnés, d’extravagances capillaires, et de soifs de bière inextinguibles. D’où cette interrogation que nous sommes sans doute nombreux à partager : pourquoi se mettre dans des états pareils pour du football ? Un simple jeu, et un jeu si simple. À cet instant, et afin qu’il n’y ait pas de malentendu, je dois tout de même avouer – ce qui n’est peut-être pas évident pour le lecteur – que ce jeu, je l’aime. Et, depuis ma plus tendre enfance, je vis passionnément les grands matches. Avec une mauvaise foi assumée, j’oublie tout, au moment du coup d’envoi, les salaires scandaleux des joueurs, les exonérations fiscales accordées à l’UEFA, la corruption des instances internationales, les magouilles politiques, le hooliganisme, les fantômes du nationalisme, les infrastructures sans lendemain, la course au gigantisme… Une amnésie de cent vingt minutes, prolongations comprises.

Mais que l’on se rassure : aucun but de Griezmann ne me fera jamais descendre sur les Champs-Élysées pour y embrasser mon prochain, cet inconnu. Non, je vis ça silencieusement, en « stratège » averti et introverti. Et stoïque, le moment venu : « Finalement, c’était leur tour aux Portugais. Leur bonheur fait plaisir à voir. » Toujours le mot qu’il faut pour chasser les pulsions mauvaises. D’où le retour de mon interrogation : pourquoi cette folie, celle des « autres », bien sûr ?

Comme dans toutes les fêtes, il y a quelque chose de mélancolique. Plus ce qu’il faut oublier est cruel, et plus l’oubli se doit d’être violent. On en vient toujours à l’opium du peuple. Le football est un produit psychoactif… À chacun sa dose. À chacun son ivresse et son oubli. Au diable la rudesse de la vie quotidienne, au diable la loi travail, les guerres et la misère du monde. Au diable Daech, qui y est déjà. « C’est magique ! », s’écrie la vox populi au soir de la victoire. Elle ne croit pas si bien dire. Le supporter, au comble de l’exaltation, est bel et bien dans la pensée magique, celle de l’enfance. Tout lui est permis. Le CRS, si prompt, ces temps-ci, à matraquer le manifestant, le regarde, bienveillant, courir au milieu des boulevards, aller en sens interdit, ou foncer le corps à demi sorti de sa voiture, et tout klaxon hurlant.

Le supporter peut tout, à condition de bien signifier, par une vocifération et une gesticulation adaptées aux circonstances, qu’il est dans sa parenthèse enchantée, cette fan zone de contestation à laquelle chacun a droit, et qu’il ne conteste rien d’autre que la routine et un peu la bienséance. Mais ne vous avisez pas de profiter de cet instant de liberté surveillée pour crier « À bas la loi travail », ou « Merde à la finance ! ». Même un soir de victoire contre l’Allemagne, il vous en coûterait. Reste la question du nationalisme. La bière ne fait pas forcément ressurgir la fibre cocardière ; le football, si. On ne se réunit pas autour d’intérêts de classe, mais autour du drapeau.

Ce qui fait que les politiques voient midi à leur porte. Cette ivresse-là les intéresse. Elle refonde, comme on dit, l’unité nationale. Toute la conflictualité dont est lourde notre société est soudain détournée vers un adversaire étranger. Non, tout de même, sans que l’on ait moucheté les fleurets. La preuve : quand on évoque la rivalité franco-allemande, c’est au match de Séville, en 1982, que l’on fait allusion. Et puis, il y a ces quelques points de popularité à glaner en cas de victoire. À condition d’être au plus près des vainqueurs, sous l’œil de la caméra, chahutant avec le président de la fédération, ou sur le perron de l’Élysée, baisant le front d’un joueur de l’équipe de France. C’est une évidence de communicant. S’identifier à la victoire, même si ce n’est qu’une demi-victoire, c’est bon pour l’image. Avec cet inconvénient que la ficelle est usée, et le profit de plus en plus éphémère.

Les trois points de popularité du Président, c’est son ivresse à lui. Sa pensée magique. Il dégrisera aussi vite que le supporter éméché des Champs-Élysées. Mais, puisqu’il est question d’opium du peuple, donc de religion, il nous faut aussi interroger l’aspect religieux de certains commentaires. Depuis peu, les journalistes sportifs vénèrent un dieu nouveau, la statistique. À tout moment, nous savons combien de kilomètres tel joueur a parcourus, combien de passes il a réussies ou ratées, combien de ballons touchés. Signe d’un temps qui mathématise tout. Un temps inquiet qui veut maîtriser le hasard et deviner l’avenir. Car les statistiques nous l’ont dit et répété, la France ne gagne jamais contre l’Allemagne, et le Portugal ne gagne jamais contre la France… Mais que va-t-on nous raconter la prochaine fois ?


Haut de page

Voir aussi

Articles récents