Gustave Massiah : L’altermondialisme doit-il s’ouvrir ou se radicaliser ?

Le Forum social mondial 2016 se tient du 9 au 14 août à Montréal, pour la première fois dans un pays industrialisé. L’occasion de débattre d’avenir et de stratégie.

Gustave Massiah  • 20 juillet 2016
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Gustave Massiah : L’altermondialisme doit-il s’ouvrir ou se radicaliser ?
© Photo : FETHI BELAID/AFP

Les forums sociaux mondiaux (FSM) occupent une place importante dans l’altermondialisme, mouvement historique d’émancipation qui prolonge et renouvelle les mouvements ouvrier et paysan, ainsi que la décolonisation.

Formé à la fin des années 1970, l’altermondialisme lutte contre la dette et les programmes d’ajustement structurel, qui sont une tentative de domination et même de recolonisation. Dans les années 1990, les mobilisations contre les sommets intergouvernementaux sont massives. Les FSM, opposés au Forum économique mondial de Davos, prennent le relais après les manifestations de Seattle, aux États-Unis, contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1999.

Le processus des forums est constamment orienté par la situation mondiale. Les chocs financiers de 2008 confirment l’épuisement du néolibéralisme. À partir de 2011, des mouvements quasi insurrectionnels occupent des places, réponse des peuples à la domination de l’oligarchie – avant que les politiques néolibérales d’austérité et d’ajustement structurel se renforcent. La déstabilisation, les guerres, les répressions violentes et l’instrumentalisation du terrorisme s’imposent partout. Les idéologies réactionnaires et les populismes d’extrême droite séduisent de plus en plus, racismes et nationalismes alimentent les manifestations xénophobes – néoconservatisme libertarien aux États-Unis, extrême droite et national-socialisme en Europe, jihadisme armé, dictatures et monarchies pétrolières, hindouisme extrême, etc.

La crise structurelle s’articule en cinq grands pôles : économique et social (inégalités et discriminations) ; écologique (mise en danger de la planète) ; géopolitique (guerres décentralisées, montée de nouvelles puissances) ; idéologique (interpellation de la démocratie, poussées xénophobes et racistes) ; politique (dont l’autonomie est abolie par la fusion avec la finance, alimentant la corruption). Après la disqualification des projets progressistes, à partir de 1989, la droite et l’extrême droite ont bataillé contre les droits et particulièrement contre l’égalité et la solidarité, pour les idéologies sécuritaires, déstabilisant le monde du travail par la précarisation généralisée ; contre l’État social par la marchandisation et la privatisation ainsi que la corruption généralisée des classes politiques. Et la sphère numérique a été subordonnée à la logique de la financiarisation.

Cette offensive a marqué des points mais ne s’est pas imposée. Les sociétés résistent et restent profondément contradictoires. La violence des courants réactionnaires et conservateurs est d’autant plus forte que ces derniers sentent que le vieux monde se meurt et que les sociétés leur échappent. Des révolutions sont en cours dans les domaines des droits (des femmes, des peuples), de l’écologie ou du numérique. Inachevées mais riches de promesses.

L’émergence de pensées radicales rompant avec les compromis de la gauche sociale-libérale retrouve droit de cité. Une nouvelle génération s’impose dans l’espace public via les mouvements constitutifs des FSM et se renouvelle à travers les mouvements d’occupation nés depuis 2011. Par ses exigences et son inventivité, celle-ci renouvelle la culture politique et les formes de radicalité. Le défi : la réinvention du politique ainsi que du rapport entre individuel et collectif.

Dans le processus des forums sociaux, une démarche stratégique s’est dégagée. Face à l’urgence, elle propose un programme de résistance : par le contrôle de la finance et la socialisation des banques, la taxation des transactions financières, la remise en cause des dérives du libre-échange et du dumping social, fiscal, environnemental et monétaire, la suppression des paradis fiscaux et judiciaires. Ces mesures, largement reconnues, se heurtent au veto des dirigeants du capital financier et de leurs affidés politiques. Ce programme livre ensuite un projet alternatif : la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Il s’appuie sur des nouveaux concepts – le bien commun, le buen vivir (le « bien-vivre »), la prospérité sans croissance, la justice climatique, la relocalisation, la démocratisation radicale de la démocratie…

Mais l’avenir des FSM soulève un débat. Les uns veulent accentuer encore cet espace horizontal ouvert pour faciliter rencontres et convergences ; selon d’autres, il faut renforcer la radicalité en organisant les débats politiques, prendre des décisions et organiser des actions communes. Autre discussion : faudrait-il laisser tomber le FSM pour laisser émerger des formes nouvelles ou faire évoluer le processus ? La prochaine étape du mouvement altermondialiste nécessite une réinvention complète. Le FSM de Montréal sera l’occasion de s’y atteler.

Monde
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