Michel Rocard, l’homme de la deuxième gauche

L'ancien Premier ministre, qui vient de décéder ce 2 juillet, était une figure singulière du socialisme français.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


C’est évidemment une figure très importante de la gauche française qui vient de disparaître, ce 2 juillet, à l’âge de 85 ans. Si l’on voulait résumer en quelques dates, la carrière politique de Michel Rocard, on retiendrait qu’il a adhéré à la SFIO en 1949, et qu’il l’a quittée à la fin des années 1950 pour rejoindre le Parti socialiste autonome, et participer à la fondation du Parti socialiste unifié en 1960. Un parti qui va s’identifier à lui jusqu’en 1974, lorsque Michel Rocard décide de rejoindre le Parti socialiste refondé par François Mitterrand.

A partir de 1981, il sera tour à tour ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, de l’Agriculture, et enfin Premier ministre de François Mitterrand de 1988 à 1991. Son départ de Matignon sera l’épilogue d’un affrontement sourd avec François Mitterrand qui lui vouait une haine tenace que l’homme de la « deuxième gauche » lui rendait bien. Il sera également un éphémère Premier secrétaire du Parti socialiste en 1993.

Mais Michel Rocard ne se résume évidemment pas à ces quelques dates. Personnalité rare par sa sincérité et son intégrité, il a incarné une certaine culture de la gauche. Ce que l’on a appelé la « deuxième gauche », par opposition à une gauche traditionnelle, jacobine et centraliste. Si l’on devait le définir avec les mots de la Révolution, il aurait été un « Girondin ». Il a surtout été une personnalité imaginative, créative, refusant, pour le meilleur et pour le pire, de se laisser enfermer dans les catégories qu’il jugeait figées.

Il avait de cette « deuxième gauche » les avantages et les inconvénients. Sa soif de réforme et d’invention l’a souvent conduit aux marges du libéralisme. Son absence totale de sectarisme a pu l’amener à croiser des personnalités de droite, acceptant de leur part des missions que ceux-ci n’ont pas manqué de récupérer. On pense évidemment à la commission qu’il co-préside en 2009 avec Alain Juppé, à la demande de Nicolas Sarkozy, sur le « grand emprunt ». Européen convaincu, il n’a jamais voulu non plus tirer les conclusions de l’échec de l’Union européenne. Victime sans doute de son idéalisme, il avait milité fiévreusement pour le « oui » au référendum de 2005.

Mais, quoi que l’on puisse lui reprocher, il faut dire que Michel Rocard a surtout été un homme de courage. Anticolonialiste, c’est en rupture avec la politique algérienne de Guy Mollet (et de François Mitterrand) qu’il rejoint le PSA, puis le PSU. Beaucoup plus tard, et animé de la même foi anticolonialiste, il a été en 1988, l’artisan des accords Matignon sur la Nouvelle Calédonie qui prévoit l’autodétermination. Sur un plan social, il est notamment l’auteur de la contribution sociale généralisée (CSG), un impôt plus égalitaire qui repose sur tous les revenus. C’est lui aussi qui a instauré le revenu minimum d’insertion (RMI).

Au cours des dernières années, il a été, avec Pierre Larrouturou, l’avocat infatigable de la réduction du temps de travail. Tentant ainsi de redonner à une gauche, qui a beaucoup abandonné, une vraie identité culturelle et sociale. 

LIRE > Michel Rocard : « Retrouver une vie liée à des valeurs non marchandes »

Et il a été aussi l’un des premiers dans le mouvement socialiste français à intégrer le paradigme écologiste dans sa pensée politique. L’homme politique n’a jamais transigé avec ses convictions. En 1986, il avait démissionné du gouvernement pour s’opposer à l’instauration de la proportionnelle qu’il analysait comme une manœuvre favorisant le Front national.

Michel Rocard a-t-il laissé un héritage ? Sur un plan culturel, c’est indiscutable. Mais, gare aux effets d’optique. On ne manquera pas de rappeler que Manuel Valls, est issu du « rocardisme ». C’est exact, mais c’est peu dire qu’il s’en est éloigné. Michel Rocard avait horreur de l’autoritarisme, et des références creuses à la République. Ce qui n’empêchera pas que son décès sera l’occasion de tentatives de récupération qui n’ont d’ailleurs pas tardé, dès samedi soir. Si l’on veut lui trouver un héritage, c’est bien plutôt du côté d’Europe Ecologie-Les Verts qu’il faut chercher. Les esprits taquins observeront que les travers que l’on raille souvent chez les écologistes étaient déjà ceux du PSU de Michel Rocard. De l’imagination et de l’invention, mais un goût modéré pour l’organisation.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents