Pour un discours dans une langue inouïe

Frères numains, de Florence Pazzottu, un livre aussi bref que la trace qu’il laisse est profonde.

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C’est la « rentrée », les esprits reviennent pétillants, les corps reconstitués, et pourtant on se sent déjà prisonnier des logorrhées sclérosées, des obsessions mortifères. Dans le ressassement à outrance des politiques et des médias, les mêmes mots décapés de leur signification, mais enduits de poison : burkini, identité, République, laïcité… La société du spectral vitrifie le langage, décompose la pensée en ombres. La recherche d’antidotes devient une nécessité. En voici un. La lecture d’un livre aussi bref que la trace qu’il laisse est profonde : Frères numains, de Florence Pazzottu (postface de Bernard Noël, Al Dante, 39 p., 8,50 euros). « Numains », pour les humains démunis, nus, sans rien. C’est un long poème d’une traite, comme un flot concentré, sous forme d’une interpellation à nous-mêmes – d’où son sous-titre : « Discours aux classes intermédiaires » – et qui désigne le pouvoir par un « ça » impersonnel et destructeur : « ça brouille les cartes, depuis longtemps, ça fausse les mots avec les choses, ça dit la destruction réformes, ça nomme progrès la perversion, rénovation le décentrement des plus pauvres, modernisation la suppression des ressources, des postes, de la place, des liens, des structures, des sujets, ça ruine le Juste au nom du Droit et le Droit sans le Juste c’est l’ordre… »

Florence Pazzutto crée une langue-fleuve secouée de courants violents, une langue-flèche qui cible les sens, déchire les faux-semblants. Comme l’est cette « peur-panique », entretenue par la poignée des grands possédants, « de notre propre disparition dans la masse de ceux qui comptent pour rien, dans la moitié obscure, invisible, de la numanité, à qui, pour l’occasion, les écrans prêtent une forme, une image, qu’ils animent et reproduisent sans se lasser, légions dépareillées, cisailleurs de grillage, tribus sans lois, chevaux de Troie du terrorisme… » Ce texte est une symphonie tonnante, la quête d’un son non encore émis, l’appel d’un mot « inouï » qui ferait basculer le monde. Frères numains est l’un des derniers livres parus aux éditions Al Dante, qui cheminent entre audaces politiques et poétiques. Confrontées à des difficultés financières, elles ont lancé un appel à soutien. Objectif : vendre 1 000 livres en quinze jours. Des livres comme Frères numains. Il devrait s’en vendre des milliers…


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