Gauche, primaires et Mélenchon

Nous ne sommes pas seulement en face d’une dispersion des candidats, l’équation n’est pas seulement électorale. Elle est avant tout culturelle.

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L’affaire, c’est le moins que l’on puisse dire, est mal emmanchée. On compte bien aujourd’hui une dizaine de candidats de gauche déclarés, plus trois ou quatre que l’on pourrait qualifier de putatifs. Et comme ils étaient tous de sortie ce week-end, à la Fête de l’Huma ou à La Rochelle, la confusion est à son comble. Abattement, désarroi, colère : le petit peuple de gauche perd patience et espoir. On semble courir au-devant de l’une de ces défaites mémorables dont la gauche a le secret : 1958, 1969, 1993 et, bien sûr, 2002. À noter tout de même que la gauche s’en est toujours remise plus vite qu’on ne pensait. Du moins, électoralement. C’est-à-dire, mal. Mais la question qui se pose cette fois est d’une autre nature. Nous ne sommes pas seulement en face d’une dispersion des candidats, et de leur consternante impossibilité à s’unir. L’équation n’est pas seulement électorale. Elle est avant tout culturelle.

Cette gauche en miettes est le résultat d’une défaite idéologique subie au début des années 2000. Tout un processus, un abandon, que l’on pourrait évidemment faire remonter plus haut dans le temps, et que l’on peut analyser comme une incapacité à apporter une réponse spécifique à deux des grands défis de l’époque que sont la financiarisation de l’économie et la menace terroriste. La social-démocratie a toujours cru s’en tirer en accompagnant le mouvement, sans jamais chercher à résister, ni à opposer au discours dominant une autre voie. La victoire de François Hollande, en 2012, n’a été qu’une illusion. Exemple caricatural d’un succès électoral qui n’a pas été une victoire. La suite l’a assez démontré.

Pour poser la question en d’autres termes, demandons-nous comment cette gauche a pu féconder en son sein Manuel Valls et Emmanuel Macron. L’un flirtant avec certaines idées du Front national (ou de Sarkozy) au prétexte de les combattre, l’autre en passe de devenir un petit candidat du Medef. Demandons-nous comment un gouvernement porté au pouvoir par un électorat de gauche a pu produire cette loi travail qui resurgit cette semaine dans l’actualité comme l’œil de Caïn. S’il faut sacrifier 2017 pour refonder une gauche véritable, il faudrait avoir le courage d’assumer ce choix. Tout plutôt qu’un autre François Hollande, ou le même… Je dis cela sans désinvolture, car je crois profondément, et peut-être paradoxalement, que s’il reste à la gauche une chance d’exister dans la compétition qui s’engage, c’est précisément en prenant le problème par le haut. Le temps est davantage à juger de l’aptitude de chacun à revenir à des « fondamentaux », comme on dit au rugby, qu’à faire à tout prix de mauvaises additions avec ceux qui ont mis la gauche dans cet état. Des primaires avec Hollande, ou Valls, ou Macron ? Non merci. Ce n’est pas seulement courir le risque d’avoir ensuite à coller leurs affiches, c’est réinstaller leurs idées, leurs discours au cœur de la gauche. Et c’est poser le sceau de la gauche sur leur bilan.

On m’objectera que le reproche s’adresse surtout aux frondeurs et à Arnaud Montebourg, qui nous dit que « plus la primaire sera large et plus elle sera efficace ». De largeur ou de largesse, point trop n’en faut. Mais, une autre primaire, celle que semble souhaiter Pierre Laurent, pourrait avoir sa pertinence. Au moins, il en faudrait une seule, avec les écologistes, et pas deux. Cette primaire-là, confrontant les discours d’une gauche sociale et écologiste, et fixant les limites de la participation, pourrait réinventer, retrouver une âme, et échapper à ce mal endémique : l’adaptation à toutes les dérives libérales. Ce qu’on appelle aussi « pragmatisme ». Il faudrait donc que Benoît Hamon choisisse : concourir avec des communistes, des écolos et des socialistes en rupture de ban, ou avec Hollande et Macron ?

Dans la première hypothèse, celle d’une primaire qui irait de Poutou à Hamon ou Lienneman, en passant par Laurent et Duflot, l’interpellation faite à Mélenchon reprendrait tout son sens. Nous serions alors les premiers à militer pour un débat de toute la gauche critique. Mélenchon devrait s’y résoudre. On voit bien, hélas, que la chose est improbable… En attendant, le candidat de « la France insoumise » joue sur du velours. Il s’est extrait au bon moment de la mêlée. Et il n’y a pas de raison qu’il s’y jette de nouveau tête baissée. D’autant que ceux qui mènent campagne pour lui sont les seuls qui échappent à la morosité ambiante. C’est déjà ça ! Reste qu’il est lui aussi confronté au défi principal de l’heure : tenir le cap. Résister à la tentation électoraliste. Une sortie malheureuse, au mois de juillet, sur le travailleur détaché « qui vole son pain au travailleur qui travaille sur place », et des indulgences coupables pour Poutine ont fait craindre le pire [^1]. Mélenchon avait prononcé à Marseille, en avril 2012, un superbe éloge de la France métissée. Surtout, qu’il s’y tienne ! Ou qu’il y revienne ! Voilà très exactement un de ces points de tension entre les principes et les risques d’une campagne. Ce qui nous ramène à notre idée : pas de vraie victoire, et même pas de victoire du tout, sans fidélité à des principes.

[^1] Voir à ce sujet notre papier p. 7.


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