Kamel Daoud, le choix de plaire

La reconnaissance littéraire est un combat et les auteurs algériens francophones ont dû déployer des stratégies pour en contourner les obstacles.

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La reconnaissance littéraire est un combat. Plus encore lorsqu’on est un écrivain algérien de langue française, pour qui les instances de légitimation passent par Paris, capitale du pays anciennement colonisateur. C’est ce qu’étudie la sociologue (également romancière) Kaoutar Harchi dans un essai passionnant dont le titre reprend une phrase célèbre de Jacques Derrida, pour dire le rapport ambigu entretenu avec le français, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne (Pauvert, 294 p., 19 euros). L’auteure le fait à travers cinq figures de la littérature algérienne, appartenant à deux générations différentes : Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra d’une part, Boualem Sansal et Kamel Daoud de l’autre. Dominés de par leur extraction nationale et géographique, tous ont dû déployer des stratégies pour contourner les obstacles et toucher le centre, c’est-à-dire le milieu littéraire français (éditeurs, critiques, jurés de prix…).

Si Kaoutar Harchi s’attache à décrire les spécificités du parcours de chacun, elle dégage avant tout des faits d’ensemble, comme celui-ci : alors que les premiers ont associé « à une posture défiante une innovation esthétique défendue en tant que rupture avec la norme littéraire en vigueur », les seconds ont « développé une posture littéraire davantage consensuelle fondée sur le mimétisme », ce qu’expliquent en partie des contextes historiques contrastés.

De ce point de vue, l’évolution de Kamel Daoud est édifiante. La sociologue a ainsi relevé des transformations significatives entre les éditions algérienne et française de son roman Meursault, contre-enquête. En Algérie, Meursault se prénomme « Albert », comme Camus, induisant une confusion entre le personnage et l’auteur de L’Étranger pour désigner le tueur. Dans la version française, le prénom Albert a disparu. Un exemple parmi d’autres qui montre l’opération de « dépolitisation » que subit le livre quand il traverse la Méditerranée. Permettant à celui-ci d’être reconnu comme un « hommage » à l’un des monuments de la culture française et non comme une charge contre lui.

Katouar Harchi aborde aussi le discours idéologique tenu par celui qui a parlé de la nécessité de « changer l’âme » des réfugiés et de les « guérir », au lendemain des agressions sexuelles à Cologne. Des mots qui ne pouvaient que plaire dans un pays en proie à l’islamophobie.


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