Julien Lauprêtre : Toute une vie en solidaire

Au Secours populaire français depuis soixante-deux ans, il en est président depuis 1985. Communiste, ancien résistant, Julien Lauprêtre a voué sa vie à la lutte contre la précarité et l’injustice.

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Ces deux derniers mois se sont révélés chargés en déplacements : une série de visites dans plusieurs fédérations et départements de France pour participer au départ d’enfants en vacances et un voyage au Liban, à Jezzine, au sud de Beyrouth, pour inaugurer un village de vacances.

« Cette inauguration, avec une structure ouverte à l’année, est un exploit, commente d’emblée Julien Lauprêtre, dans un pays toujours au bord de la guerre civile et qui accueille des enfants syriens par milliers. »

Au siège du Secours populaire français (SPF), rue Froissart, dans le IIIe arrondissement parisien, dans son bureau empli de bibelots, de peintures, de sculptures, où les maillots de basket côtoient les médailles, des photo-graphies et des dessins originaux de Jean Cocteau, la conversation vient à peine de commencer. Julien Lauprêtre est intarissable sur l’initiative « Copain du monde », favorisant l’échange de mouflets entre la France et l’étranger, de Gaza à Madagascar, du Maroc au Japon. « Il s’agit d’apprendre aux enfants à s’aimer plutôt qu’à s’entre-tuer, à se rencontrer plutôt qu’à se fuir. C’est assez réussi si l’on songe que les petits Chinois partagent du temps avec les petits Vietnamiens, comme les Sahraouis avec les Marocains, les Palestiniens avec les Israéliens. C’est un mouvement plein d’avenir, amené à se développer. Nous semons ainsi des graines de solidarité. »

Le gaillard, bien campé sur ses 90 ans, n’a pas tardé à lâcher son mot : cette idée de solidarité et de vacances pour tous est une obsession chez Julien -Lauprêtre, qui renvoie ce pur titi parisien aux premiers congés payés, quand, à tout juste 10 ans, il passe l’été à l’île de Ré sous le patronage du Secours ouvrier international. Jusque-là, le jeune garçon, né en 1926 dans le XIIe arrondissement – où il réside encore –, ne connaît la province qu’à travers les visites chez un oncle, une tante ou son grand-père paternel, en Saône-et-Loire. Lui qui n’a jamais vu la mer y rencontre « des petits Italiens, des petits Allemands et Espagnols dont les parents ont fui le régime de leur pays ». Il y fait aussi la connaissance de Jeannette, qu’il épousera onze ans après.

Sa mère travaille alors pour les conserveries des frères Amieux, son père, mutilé au cours de la Grande Guerre, militant communiste, est cheminot à la gare de Lyon. Il sera plus tard conseiller municipal de Paris, puis conseiller général de la Seine. Ça crée des vocations.

À 12 ans, Julien obtient le certificat d’études. « Mais ce n’est pas mon seul diplôme, corrige-t-il, pas mécontent, j’ai aussi mon brevet sportif populaire ! » Deux ans plus tard, il quitte l’école pour devenir tailleur de glace, miroitier dans le XIXe arrondissement. Il travaille toute la journée debout et en sabots, arc-bouté sur les meules.

Il n’y reste pas longtemps, car la guerre interrompt le lourd labeur. Avec deux anciens amis d’école, il crée les « Dynamic Brothers », en clin d’œil à la musique américaine. Mais, foin de musique, le petit collectif se fait apprenti résistant. On écrit « mort aux boches » à la craie sur les murs, on retire les barrières obstruant le trottoir devant l’état-major allemand. Suivant l’exemple de son père, il adhère au Parti communiste. Une adhésion prise très jeune, dont il reste fier. En 2016, il est toujours encarté, mais se veut discret sur le sujet, préférant aujourd’hui s’effacer derrière ses fonctions au SPF. Avec la rencontre de la Jeunesse communiste clandestine, la résistance monte d’un cran. Il distribue des tracts, appelle les Français à résister à coups de discours dans les salles de cinéma.

Une date va rester gravée dans la mémoire de Julien : le 20 novembre 1943, il est arrêté par les brigades spéciales françaises et incarcéré à la préfecture de police. Il a 17 ans. Il croise d’autres résistants, beaucoup d’étrangers. Huit jours plus tard, il est transféré à la prison de la Santé, où il sera détenu quatre mois encore, tandis que son père et sa mère sont déchus de leurs droits parentaux. Quand il est remis en liberté surveillée par le tribunal des mineurs, en mars 1944, il découvre -l’Affiche rouge, placardée dans les rues, et reconnaît les visages des hommes avec qui il a partagé sa cellule à la préfecture de Paris. Manouchian, Elek, Alfonso, Boczov, Rajman… Avec les photos, remonte aussi le souvenir des paroles des uns et des autres. Celles de Joseph Boczov lui donnent encore des frissons. Arrêté un samedi soir, tapi dans un coin, l’ado Lauprêtre se met à pleurer en songeant à ses copains se préparant à une compétition de natation à laquelle il ne pourra participer. Boczov lui réplique : « Tes copains, tu les reverras, moi je vais être fusillé ! » Boczov ne se trompait pas sur son sort. « Ce que je pouvais être con ! »

À sa sortie de prison, Julien reprend son travail de tailleur de glace puis, requis pour le service du travail obligatoire (STO), quitte aussitôt la capitale pour la clandestinité (comme son père, résistant sous le nom de Marcel Saunier), dans la région lyonnaise. Il revient à Paris le jour du Débarquement, aux côtés des Jeunesses communistes, participe au soulèvement, monte des barricades, échappe de peu à la mort quand il est chargé de récupérer des armes, mis en joue par une patrouille allemande avant d’être sauvé par l’irruption des FFI. « Je suis un miraculé. Je m’appelle Lauprêtre, je ne suis pas croyant, mais je devrais m’y mettre ! »

À la Libération, le jeune homme reprend sa besogne de miroitier, rue de la Forge-Royale, puis du côté de la place Voltaire. L’expérience tourne court, une fois de plus : Raymond Guyot, député communiste, lui propose un poste d’assistant parlementaire. Il accepte et apprend deux choses : « C’est chiant et c’est extrêmement fatigant ! J’ai compris là que le travail intellectuel peut aussi être épuisant. Il a fallu que je bosse du cerveau ! »

Après trois années de cogitations, Julien Lauprêtre occupe le poste de secrétaire administratif au Secours populaire Français, créé en 1945. On est dans l’hiver 1954, un tournant dans sa vie, tandis que l’abbé Pierre (qui deviendra un proche) lance son fameux appel. « On m’a embauché, m’a-t-on dit, pour quelques semaines. Si l’on considère que l’expression est au pluriel, personne ne m’a menti ! Depuis 1954, ça fait toujours quelques semaines ! »

Le SPF n’a alors aucun moyen de locomotion ni siège, et « l’on est payé à l’arraché ». L’année suivante, il est élu secrétaire général. Durant les décennies à venir, au-delà de la lutte contre la pauvreté et d’une ouverture à toutes les causes humanitaires, le SPF apporte son aide aux victimes politiques en Algérie, en Espagne, en Grèce, au Chili. Sous l’impulsion de Julien, l’association organise les premières campagnes de vacances pour les enfants, la récupération des surplus alimentaires des coopératives agricoles, différentes actions éducatives. En 1985, il devient président du SPF. Il l’est encore. Dans la maison depuis soixante-deux ans ! Julien Lauprêtre a maintenant un programme dans la tête : « Pour des jours heureux ». Il en convient, il n’est pas allé le chercher très loin. « C’était le titre du programme du Conseil national de la Résistance. Mon but est de donner des jours heureux aux gens. » Sans tomber dans l’idéal mystique bonne sœur. « Je crois au combat politique, au combat sans intérêt personnel, je crois à l’idéal de changement et pour une autre société. Malheureusement, la pauvreté continue de gagner du terrain. »

Julien le constate au quotidien : en 2015, ce sont plus de 2,8 millions de personnes qui ont frappé aux portes du SPF. « Il m’arrive de lever mon verre à la dissolution du Secours populaire, mais, malheureusement, l’association a encore un grand avenir devant elle. » D’où l’idée de lancer un slogan. « Tout le monde parle de mondialisation de l’économie, de la finance. Eh bien, mondialisons la solidarité ! Avec le drame des migrants, c’est devenu une urgence. » Un drame déjà croisé lors de sa première colo sur l’île de Ré, avec ces réfugiés allemands, italiens et espagnols. « C’est bien plus médiatisé aujourd’hui, cela touche beaucoup plus de monde, mais le fond reste le même. La solidarité doit s’exercer ici et là-bas pour de meilleures conditions de vie. »

Après la campagne de vacances solidaires, le président du SPF tient une conférence de presse sur la précarité, et le voilà reparti pour une autre campagne tournée vers les dons, une autre encore pour un accès aux soins plus large, préparant également la Journée internationale du refus de la misère (ce 17 octobre) et une opération d’envergure avec les « Pères Noël verts », entre banquets et distributions de jouets. Julien Lauprêtre est un généraliste de la solidarité. Un récidiviste du genre, sur le pont, à son bureau tous les matins. Qui n’a toujours pas l’intention de raccrocher. Il a vu la mort de si près qu’il n’a rien à lui dire.

« Je garde aussi le souvenir de Missak Manouchian. Il m’avait prévenu : “Il faudra continuer de lutter pour une société meilleure. Tu devras être utile.” Alors, si je peux être utile à quelque chose ! Le temps qu’on a est relativement court. Je me situe aussi dans la lignée de mon père, qui s’est dévoué pour les autres. » Et dont il est fier de voir le nom sur une plaque de rue, dans son XIIe arrondissement. « Et puis il y a tous les bénévoles qui m’entourent. Je ne suis pas un cas exceptionnel ! »


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