L’impossible visite

Égal à lui-même, François Hollande a tergiversé. Résultat, c’est Vladimir Poutine qui a pris l’initiative d’annuler sa visite. Et la France a perdu le bénéfice d’une posture plutôt honorable.

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Voilà François Hollande piégé par son propre discours. Et ce n’est pas cette fois la « courbe du chômage », mais la Syrie. Si la Russie se rend complice de « crimes de guerre » à Alep, comme l’a affirmé haut et fort Jean-Marc Ayrault à l’ONU, alors il était évidemment impossible pour le chef d’État français de recevoir Vladimir Poutine le 17 octobre à Paris. Si les mots ont un sens, cette seule conclusion devait s’imposer sans l’ombre d’une hésitation. Mais, égal à lui-même, François Hollande a tergiversé. Il a même fini par emboîter le pas à ces faux naïfs qui nous font accroire que l’autocrate du Kremlin pourrait succomber à une leçon de morale administrée les yeux dans les yeux. Le candide de l’Élysée a donc tenté mardi de transformer à la va-vite la réception du Président russe en « sommet sur la Syrie »…

Résultat, c’est Vladimir Poutine qui a pris l’initiative d’annuler sa visite. Et François Hollande a perdu le bénéfice d’une posture plutôt honorable qui aura au moins permis d’isoler momentanément la Russie à l’ONU.

Mais, au-delà de l’épisode de l’impossible « visite parisienne », quelle suite donner à cette bravade ? Va-t-on traduire Vladimir Poutine devant la Cour pénale internationale ? Tout le monde sait que cela n’arrivera pas. Ne serait-ce que parce que la Russie n’a pas ratifié le traité international qui a donné naissance à la CPI en 1998 (pas davantage d’ailleurs que les États-Unis et la Chine). Et bien plus encore parce que c’est affaire de rapport de force. Imaginer que l’accusation de la France puisse aller plus loin relève de l’illusion.

Les mauvaises langues diront même que si la Russie est isolée, la France ne l’est pas moins. D’abord parce que les États-Unis, malgré la véhémence tardive des propos de John Kerry, ne reviendront plus dans le conflit syrien. Ils ont pris cette décision dès 2013, lorsque Bachar Al-Assad a franchi impunément la fameuse ligne rouge tracée par Barack Obama en gazant une partie de la population de la Ghouta. Depuis, les États-Unis se sont engagés dans l’autre conflit, à l’est du pays, et en Irak, contre Daech. Ils ne changeront pas d’avis. Surtout que toute intervention sur le terrain est désormais rendue impossible par la présence russe : ni la neutralisation d’une zone aérienne, qui avait un temps été envisagée, ni la livraison de missiles anti-aériens aux rebelles pris dans l’étau d’Alep.

La Russie a fait monter les enchères de la violence à un tel niveau que toute intervention risquerait aujourd’hui de déboucher sur une confrontation directe. Ce que personne, évidemment, n’envisage. Et l’alibi de l’influence grandissante des groupes jihadistes au sein de la rébellion a fini par justifier l’injustifiable. L’ONU est à ce point impuissante que son émissaire, Staffan de Mistura, en est arrivé ces jours-ci à inviter les rebelles du front Fatah Al-Cham (ex-Al-Nosra) à quitter le champ de bataille. Comme s’il ne s’agissait plus que de consacrer la victoire militaire de Damas.

Mais il existe une autre raison qui affaiblit considérablement la position française. Il faut aller la chercher à l’extrême sud de la péninsule arabique, où d’autres crimes de guerre sont commis en toute impunité. C’est évidemment au Yémen, où se déroule depuis deux ans une guerre civile trop souvent oubliée. Mais à front renversé par rapport à la Syrie. Les criminels sont ici saoudiens, alliés traditionnels des États-Unis, et avec lesquels la France entretient des relations plus que coupables. Les victimes des bombes qui s’abattent sur Sanaa sont d’abord des civils, tout autant qu’à Alep. Et les rebelles sont des miliciens houthis soutenus par l’Iran. On serait en droit d’attendre de la France la même fermeté que celle qu’elle montre à l’égard de la Russie. La contradiction est d’autant plus criante que Paris dispose de réels moyens de pression sur les Saoudiens. En décidant par exemple un embargo sur les armes que la France continue de livrer à Riyad. Ce n’est apparemment pas à l’ordre du jour.

On pourrait même rappeler que la position française est entachée d’une autre et lancinante contradiction, avec le conflit israélo-palestinien. Des crimes de guerre se commettent périodiquement contre la population de Gaza. Ce fut le cas en 2009, et en 2014. Quant au blocus exercé par Israël, comment le qualifier ? Ces jours-ci encore, la mollesse des condamnations exprimées à l’annonce de nouveaux programmes de colonisation israélienne en Cisjordanie trahit la double connivence française et américaine dans un conflit qui empoisonne le Proche-Orient depuis au moins cinquante ans.

Que l’on se comprenne bien : je ne critique pas la position française en Syrie, même au nom du « deux poids deux mesures ». Si, par extraordinaire, le discours français parvenait à mettre un terme à l’agonie d’Alep, nous serions les premiers à nous en féliciter. Je souligne seulement des contradictions qui sont à ce point béantes que la position française en est très affaiblie. D’où notre incrédulité. L’art de la morale en politique internationale est délicat. Il ne souffre pas d’exception.


Rappel

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