Gare aux faux amis !

François Hollande et Manuel Valls ont flairé le bon coup. Par son programme férocement antisocial, Fillon vient d’élargir le fameux « trou de souris » dans lequel l’un des deux tentera de se faufiler.

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À quelque chose malheur est bon. Le résultat de la primaire de la droite a au moins un avantage : il dramatise les enjeux. La large victoire de François Fillon place la gauche devant ses responsabilités. Comment épargner à la France l’épreuve d’un second tour de la présidentielle entre l’idole de Frigide Barjot et Marine Le Pen ? Droite extrême contre extrême droite. Et comment éviter la mise en œuvre d’un programme – celui de François Fillon, pour n’envisager que cette hypothèse – qui ramènerait socialement notre pays huit décennies en arrière ? [^1].

Faire barrage à l’hydre à deux têtes de la droite extrême est donc un devoir impérieux. Mais le succès de François Fillon à la primaire est lourd d’une autre menace, plus subtile : la recherche du candidat a minima, celui qui ferait campagne en lisière de la droite extrême. Un peu moins de suppressions de postes dans la fonction publique, un peu moins de TVA, quelques remboursements supplémentaires à la charge de la Sécu… Nous savons qu’il y aura toujours des candidats pour cet emploi de « faux amis ». François Hollande et Manuel Valls sont évidemment de ceux-là. Ils ont flairé le bon coup. Par son programme férocement antisocial, Fillon vient d’élargir le fameux « trou de souris » dans lequel l’un des deux tentera de se faufiler. C’est sans doute la raison d’une brusque montée en tension au cours des derniers jours.

Tandis que la vieille France conservatrice désignait son champion, on phosphorait dur à l’Élysée et à Matignon. François Hollande tergiversait, mais un peu tard, sur la question de savoir s’il devait ou non congédier son Premier ministre. Ce qui n’était pas si absurde quand celui-ci n’en finit pas de jouer au jeu dangereux des petites phrases à double sens, laissant tantôt entendre qu’il pourrait se présenter contre le président de la République, et tantôt réaffirmant, la main sur le cœur, sa loyauté au chef de l’État. D’autant moins absurde que le Premier ministre a poussé le bouchon un peu plus loin, dimanche, dans un entretien au JDD. On ne fera pas ici la chronique des bruits de cour. Cette page n’y suffirait pas. Et d’autres font ça très bien. Ces deux-là auront sans doute les Saint-Simon qu’ils méritent.

Si j’évoque ces anecdotes, c’est tout juste pour mettre en évidence le décalage entre la gravité du défi que lance au pays François Fillon et le caractère pusillanime des préoccupations de notre couple exécutif. Car leur opposition ne porte évidemment pas sur un désaccord politique majeur, la déchéance de la nationalité, la loi travail, l’état d’urgence, ou quelque grand principe. Non, si on en croit Manuel Valls, c’est la parution du fameux livre de confidences à deux journalistes du Monde qui aurait soudain taraudé sa conscience d’homme de gauche. Ce livre, dit-il, a créé « un profond désarroi ».

N’exagérons rien. Au cours de ce quinquennat, il y a eu pire ! Cette affaire, certes, n’est pas très glorieuse, mais ça sent tout de même de la part de Manuel Valls le mauvais prétexte. Fort heureusement, nous avons appris lundi que le Président et son Premier ministre ont déjeuné ensemble à l’Élysée dans une ambiance « tout à fait cordiale ». On s’en réjouit tout en se demandant si ces deux-là ne se payent pas un peu la figure des Français. Ont-ils scellé un accord qui supposerait le renoncement de l’un ou de l’autre ? Ou bien ont-ils seulement remis à plus tard leur querelle ? Le fond de l’affaire, c’est qu’ils sont tous les deux en mauvaise posture, solidairement responsables de la situation dans laquelle se trouvent la gauche et le pays. On ne doute pas que le rescapé de ce duel fratricide se présentera comme le candidat du « moindre mal » en regard du projet Fillon. Et il n’aura d’ailleurs pas tort. Il sera le faux ami parfait d’une gauche condamnée à aller chasser encore un peu plus loin sur les terres d’une droite belliqueuse et résolue.

Espérons que d’ici là l’éventail des possibles s’ouvrira. Le ralliement des communistes à Mélenchon est à cet égard une bonne nouvelle. Il faut espérer aussi que Jadot, l’écolo, réussira à se faire entendre dans ce tintamarre. Quant aux Montebourg et Hamon, ils vont avoir un autre défi à relever. Non seulement ils devront être convaincants, mais ils seront aussi tributaires de l’audience de la primaire « socialiste » du mois de janvier. Même vainqueur, celui qui en sortira risque fort d’être plombé d’avance par le succès de la compétition interne à la droite. Voilà encore un effet pervers de ces primaires, si discutables d’un point de vue démocratique. À force de répéter que le vainqueur de dimanche dernier sera le futur président de la République, les médias ont fait sa pub en même temps que la leur. Que vaudrait un vainqueur socialiste au rabais, avec deux millions de votants ? Le principe d’équité a été rompu avant même que la campagne officielle commence.

[^1] Lire à ce sujet la chronique de Dominique Plihon, p. 10.

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